Mainvilliers qui étoit un éveillé & qui ne demandoit pas mieux qu'à rire & à faire rire les autres, voyant qu'il avoit repris son manteau, & cela le confirmant plus que jamais dans sa pensée, dit à cinq ou six de nos Camarades, qui se moquoient aussi bien que lui de Besmaux, tout ce qu'il pensoit là-dessus. Ils n'y avoient pas songé, jusques-là, & je n'y eusse pas songé non plus qu'eux, si ce n'est qu'il nous rebatoit toûjours la même chose. Mais ce qu'il nous faisoit remarquer me faisant entrer à la fin dans son sentiment, il y en eut un qui lui demanda comment il s'en pouvoit éclaircir. Il lui répondit que s'il en étoit en peine tant soit peu il se trouvât l'après dînée chez ce fanfaron, qu'il l'iroit prendre avec moi pour aller se promener dans la forest, qu'il eut soin seulement de marcher derriere lui & qu'il verroit lui-même de ses propres yeux s'il s'étoit trompé ou non. Il m'en dit autant à moi & à tous ces autres, & nous en étant allez chez Besmaux d'abord que nous eûmes diné, nous le trouvâmes son manteau sur les épaules qui étoit tout prêt de nous venir chercher pour passer l'après dînée avec nous. Nous lui proposâmes nôtre promenade, & s'y en étant venu avec nous, nous fîmes semblant cinq ou six que nous étions de nous arrêter à l'entrée de la forêt, pour considerer un nid qui étoit tout au haut d'un arbre. Mainvilliers s'amusoit à causer avec lui étant bien aise de lui ôter tout soupçon de ce que nous avions envie de faire. Nous les suivîmes donc comme nous avoit recommandé Mainvilliers, & celui-ci voyant, que nous n'étions plus qu'à quinze ou vingt pas d'eux, fit un pas au devant de lui sans lui faire rien paroître encore de son dessein. Mais lui disant en même tems qu'il faisoit bien le papelard avec son manteau, & que cela ne soit guéres bien à un jeune homme & encore à un Cadet aux Gardes, il s'envelopa dans un des coins de ce manteau & fit trois ou quatre demi tours à gauche, sans lui donner le tems de se reconnoître. Il le lui enleva ainsi de dessus les épaules, & ceux qui étoient alors derriere eux ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent un éclat de rire qu'on pouvoit entendre d'un quart de lieuë de là. Besmaux tout Gascon qu'il étoit & même de la plus fine Gascogne, se trouva demonté en cette rencontre, chacun le railla sur sa feinte maladie, & comme c'étoit le railler en même tems sur son baudrier, il crut que rien ne le pouvoit sauver de l'affront que cela lui alloit faire dans tout le Regiment que de se battre contre Mainvilliers. Il l'envoya appeller dès le même jour par un bretteur de Paris, qui étoit de sa connoissance. Mainvilliers qui étoit un brave garçon le prit au mot, & m'étant venu dire ce qui lui étoit arrivé & qu'il avoit besoin d'un second, je lui fis offre de mes services, voyant bien qu'il ne me disoit cela que pour me prier de lui en servir.

Le rendez-vous étoit pour le lendemain matin à cent pas de l'Hermitage de St. Louïs qui est en deça de Fontainebleau tout au milieu de la foret, mais devant que nous y arrivassions nous trouvâmes une escouade de nôtre compagnie qui nous cherchoit pour empêcher nôtre combat: nôtre Capitaine en avoit été averti dès le soir même, par un Billet du Breteur, qui se croyant plus fort sur le pavé de Paris qu'à la Campagne, ne voulût pas se hazarder de ne plus voir les commeres qu'il avoit laissées en ce Païs-là. Besmaux témoigna être bien fâché de ce qu'on l'empêchoit ainsi de contenter son ressentiment, pendant que nous ne nous en souciâmes gueres Mainvilliers & moi. Nous savions qu'il n'y alloit point du nôtre, quand même nous ne nous battrions pas, & cela nous suffisoit pour être contens. Pour ce qui est du Bretteur, il l'étoit encore bien plus que nous. Il avoit fait le brave à peu de frais, & il pretendoit que Besmaux lui en dut avoir la même obligation que s'il eut tué son homme, & qu'il lui eut aidé par-là à remporter la victoire. Cette escouade nous remena à nôtre quartier, où Mr. des Essarts nous fit mettre tous quatre en prison, parce que nous avions osé contrevenir aux ordres du Roi. Il parloit même de faire faire le procès au Bretteur, parce que c'étoit lui qui avoit porté parole à Mainvilliers. Celui-ci en eut bientôt nouvelle, par une femme de sa connoissance, qui le vint voir, sachant qu'il avoit été mis en prison. Mr. des Essarts qui n'étoit pas ennemi de la joye alloit à Paris voir quelquefois cette femme qui étoit une femelle commode, & où il y avoit toûjours fort bonne Compagnie. Au reste la rencontrant comme elle sortoit du Château, & qu'il y alloit entrer, pour demander au Roi qu'il lui plut faire un exemple de ce Bretteur, il lui demanda par hazard si elle ne le connoissoit point. Elle lui répondit en Gascon qu'elle écorchoit un peu, langage qui plaisoit beaucoup à des Essarts, si jou le connois Cadedis c'est lou meilleur de mes amis: des Essarts qui savoit son nom le lui avoit dit, & c'étoit là-dessus qu'elle lui parloit de la sorte, mais ce Capitaine lui ayant répondu serieusement qu'il ne falloit point railler, & que plus elle étoit de ses amis, plus elle le devoit plaindre, puis qu'il alloit travailler à le faire pendre, elle le pria de n'en point parler au Roi, qu'elle ne l'eut vû, elle lui dit par une espece de presentiment qu'il auroit peut-être quelque chose à alleguer pour sa justification; qu'elle l'iroit voir de ce pas, qu'elle lui en rendroit reponse avant qu'il fut une heure tout au plus.

Des Essarts lui répondit qu'il étoit obligé d'informer le Roi de tout ce qui se passoit dans sa Compagnie, mais que comme il étoit encore de bon matin, il ne vouloit pas, en faveur de leur connoissance, lui refuser le tems qu'elle lui demandoit, qu'il alloit au lever de Mr. de Cinqmars grand Ecuyer de France, & qu'il s'en reviendroit ensuite chez lui, où il l'attendroit de pied ferme, pourvû qu'elle ne demeurât pas davantage qu'elle le lui promettoit, qu'elle savoit où il étoit logé, & qu'il donneroit ordre à ses gens de la faire parler à lui, quelque personne qu'il put y avoir dans sa Chambre, Mr. des Essarts fut faire sa visite après cela, & cette femme de son côté s'en étant allée faire la sienne, elle surprit extrémement le Breteur par les nouvelles qu'elle lui annonca. Il croyoit s'être tiré d'affaire habilement par le Billet qu'il avoit écrit, & d'avoir accordé également le soin qu'il devoit avoir de son honneur & de sa vie. Il savoit que son écriture n'étoit point connuë de Mr. des Essarts, & qu'il n'auroit garde de la montrer à personne qui la pût reconnoître, mais ce que lui venoit de dire cette femme le mettant dans l'obligation de la faire connoître lui-même, à moins que de s'exposer au hazard de tout ce qui lui en pouvoit arriver, il lui répondit, après y avoir un peu songé, qu'il faloit que Mr. des Essarts fut fol de lui vouloir faire une affaire de ce qui méritoit recompense, qu'il n'avoit jamais prétendu se battre pour une aussi méchante cause que celle de Besmaux, qu'il n'avoit jamais été homme à soutenir sa vanité aux depends de sa vie, que bien loin de là il eut été le premier à l'en railler, s'il l'eut suë aussi-tôt que les autres, qu'aussi avoit-ce été lui qui avoit averti des Essarts qu'il vouloit faire couper la gorge à quatre personnes pour son nihil au dos, que puis qu'il avoit gaigné le devant de son baudrier à la sueur de son corps, il devoit encore en gaigner le derriere avant que de le mettre, qu'il ne se fut fait aucune affaire par là ni à lui ni à personne, & qu'il avoit bien affaire qu'il fit le Gascon, pendant qu'il étoit gueux comme un peintre.

Il tâcha de faire rire cette femme en lui apprenant ce qui avoit été cause de leur querelle. Il crût que le plaisir qu'elle y prendroit ne lui donneroit pas le tems de faire reflexion sur le grand soin qu'il auroit eu de conserver sa vie; elle ne lui dit pas ce qu'elle en pensoit, parce que si elle le lui eut reproché, il étoit homme à lui reprocher autre chose; elle se contenta donc de lui dire qu'elle étoit ravie qu'il se put si bien justifier, que cependant comme des Essarts étoit un fin Gascon, & qu'il ne se contenteroit pas de paroles, il falloit qu'il l'instruisit lui-même de tout ce qu'il venoit de lui dire, par un nouveau Billet. La proposition lui déplut, parce qu'il ne trouvoit pas qu'il lui fut autrement glorieux de lui apprendre lui-même le soin qu'il avoit eu de sa vie. Mais la même raison qui l'y avoit obligé l'y obligeant encore en cette rencontre, il vainquit ses scrupules, & écrivit tout ce que cette femme voulut. Il la chargea même de sa lettre, & celle-ci l'ayant renduë à des Essarts, il ne l'eut pas plûtôt lûë & confrontée avec celle qu'il avoit déja de lui qu'il le fit sortir de prison. Il prit pour pretexte, que, comme il n'étoit pas soldat comme nous, il n'avoit point de jurisdiction sur lui. Il parla cependant au Roi de nôtre affaire, mais d'une maniere à ne nous pas nuire. Le Roi lui dit qu'il l'en laissoit le maître, mais qu'il ne feroit pas trop mal de nous laisser quelques jours en prison, afin, qu'une autre fois nous prissions garde à ne pas manquer à nôtre devoir. Nous y demeurâmes cinq jours, ce qui est bien du tems à de la jeunesse qui ne demande qu'à avoir toûjours un pied en l'air. Au sortir de là nôtre Capitaine nous fit embrasser Mainvilliers & moi, avec Besmaux, & nous deffendit les voyes de fait de la part de sa Majesté. Il nous deffendit même de parler jamais à personne du baudrier, mais quand ç'eut été sa Majesté elle-même, qui de sa propre bouche nous eut fait cette deffense, je ne sçais s'il eut été en nôtre pouvoir de lui obéïr. En effet, bien-loin que nous gardassions le silence là-dessus, Besmaux n'eut plus d'autre nom dans le Regiment que Besmaux le Baudrier, tout de même qu'on appelloit le Lieutenant Colonel d'un certain Regiment de Fontenay coup d'épée, & qu'on apelle encore aujourd'hui un Conseiller du Parlement, mendat coup de poignard.

Besmaux ne me voulut pas de bien de ce que j'avois ainsi voulu servir de second à son ennemi. Il trouva que j'avois mauvaise grace, moi qui étois son compatriote, ou peu s'en falloit, d'avoir pris le parti d'un Bausseron à son préjudice. Car Mainvilliers étoit de quelque part d'auprès d'Etampes, & si je m'en souviens bien d'entre cette Ville & celle de Pluviers. Le Roi qui aimoit son Regiment des Gardes, & qui en connoissoit tous les Cadets, jusques à leur parler bien souvent, & même avec assez de familiarité, me dit le même jour que je fus sorti de prison, que je ne durerois guéres, si je ne changeois de conduite; qu'il n'y avoit pas encore trois semaines que j'étois arrivé de mon païs, & que cependant j'avois déja fait deux combats, & que j'en eusse encore fait un troisiéme si on ne m'en eut empêché; qu'il falloit être plus sage, si l'on avoit envie de lui plaire, sinon que je ne m'en trouverois pas trop bien. Sa Majesté m'eut bien parlé encore d'une autre maniere si elle eut sçû ce qui m'étoit arrivé en m'en venant de chez moi. J'avois pourtant cette affaire autant à coeur que je l'avois jamais euë, & je ne comprenois point comment Montigré, après m'avoir témoigné tant d'honêteté, me laissoit si long-tems sans me donner de ses nouvelles de mon faiseur d'affront. Je lui avois écrit en lui renvoyant son argent, ma lettre étoit aussi honnête qu'elle le pouvoit être par raport à l'obligation que je lui avois, & à celle que je lui voulois encore avoir à cet égard. Cependant je n'en avois point eu de réponse, ce qui m'eut presque fait douter qu'on lui eut donné mon argent, si ce n'est qu'on m'avoit renvoyé le billet qu'il avoit de moi.

Aussi-tôt que nous fumes de retour de Fontainebleau nôtre Regiment fit revûë devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prêts pour aller à Amiens, où sa Majesté devoit s'acheminer incessamment. Elle y alloit pour appuyer le Siege d'Arras que les Maréchaux de Chaulnes, de Châtillon, & de la Meilleraie avoient formé par ses ordres. Il y avoit déja quelque tems qu'il duroit, & le Cardinal Infant qui rodoit autour de leur Camp avec une armée qui n'étoit guéres moins forte que la leur, pretendoit leur faire lever le Siege sans coup ferir. Il n'y réüssissoit pas trop mal jusques-là, nôtre armée commençoit déja à manquer de toutes choses, & comme il n'y pouvoit rien venir qu'à force de convois, tout son soin fut de les empêcher d'arriver à bon port. Cela lui étoit assez facile, à cause de la quantité de monde qu'il avoit avec lui. Aussi y avoit-il d'ordinaire la moitié de ces convois pris, & les autres qui passoient étoient bientôt consumez, parce que nôtre armée étoit si considerable, qu'il lui en eut bien fallu davantage pour les tirer de nécessité. Ce malheureux succès rendoit les assiegez insolens. Ils mirent sur leurs murailles des Rats de carton qu'ils affronterent contre des Chats faits de même matiere; les assiegeans ne furent ce que cela vouloit dire, & ayant fait deux ou trois prisonniers dans une sortie, ils leur en demanderent l'explication. Ces prisonniers qui étoient de veritables Espagnols, Nation qui a beaucoup d'esprit, principalement la Soldatesque, où l'on en trouve d'ordinaire plus que dans les Officiers, parce que la plûpart de ces Officiers, du moins en ce tems-là, avoient été ou Marchands ou quelque chose de semblable, & qu'ils n'embrassoient cette condition que parce qu'ils avoient fait banqueroute en leur païs, ou que leurs affaires étoient en méchant état, aussi achetoient-ils tous leur emploi, & comme ils conservoient toûjours une certaine crasse de leur premier métier, il y avoit bien à dire qu'ils eussent le même feu qu'avoient les autres; quoi qu'il en soit ces prisonniers qui n'étoient ni bêtes ni honteux, ayant été conduits au quartier du Maréchal de Châtillon, & ce Maréchal leur ayant fait la demande que je viens de dire, ils lui répondirent hardiment, que si c'étoit un autre qui la leur fit, ils le lui pardonneroient aisément, mais que pour lui ils ne s'y pouvoient resoudre, parce qu'il leur sembloit qu'il devoit être plus intelligent qu'il n'étoit; s'il ne voyoit pas bien que cela vouloit dire, que quand les Rats mangeroient les Chats, les François prendroient Arras.

Le Marêchal n'osa se moquer de ce rebus, ce qu'il eut peut-être fait si les affaires du siege eussent été en meilleur état qu'elles n'étoient. Il ne fit pas même semblant d'avoir entendu ce qu'ils lui disoient, comme si le mépris eut été le salaire que devoit avoir une sotte réponse, comme la leur. Le Roi partit cependant de Paris, & étant arrivé à Amiens, une partie de nôtre Regiment eut ordre de marcher à Doullens, où on preparoit un grand convoi pour les assiegeans. L'autre resta à Amiens, en partie pour la garde de Sa Majesté, & en partie pour escorter un autre convoi qu'on devoit joindre au premier. Ce n'est pas qu'il parut aucun danger depuis Amiens jusques à Dourlens qui n'en est qu'à sept lieües, mais comme un parti pouvoit passer la riviere qui est au de là de cette petite ville, & y venir mettre le feu, lors qu'on y penseroit le moins, on étoit bien aise de prendre toutes ses precautions, afin de n'avoir point de reproches à se faire.

Le Roi qui faisoit son principal plaisir de voir defiler ses Troupes devant lui, faisoit venir quelques autres Regimens de Champagne, afin d'en grossir l'Armée de ces Marêchaux. Il y en avoit un entr'autres dont le Colonel étoit bien jeune, parce qu'en ce tems-là, comme dans celui-ci, la condition des personnes servoit bien plus à leur faire obtenir un poste comme celui-là, que leurs services, & en effet ce n'est pas sans raison qu'on a toujours eu plus d'égard à l'un qu'à l'autre, puisqu'une des qualités des plus essentielles pour un Colonel qui veut avoir un bon Regiment, est de tenir bonne table. Cela sert merveilleusement bien à ses Officiers, & ils l'estiment bien autant par là que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquoit pas d'esprit; mais qui croyoit peut-être en avoir encore plus qu'il n'en avoit, n'étoit pas trop aimé des siens, soit qu'il ne s'acquittât pas trop bien de ce devoir, ou qu'il eut le malheur qu'ont presque tous les gens qui ont plus d'esprit que les autres, savoir de se faire beaucoup plus d'ennemis que d'amis. En effet comme on les apprehende toûjours, parce qu'ils ne pardonnent guéres les fautes dans lesquelles on peut tomber, on les regarde aussi presque continuellement comme des Pedagogues incommodes, qualité qui attire plus de haine que d'amour.

Ce Colonel, qui par malheur pour lui étoit sur ce pied là, car pour moi, j'estime qu'il vaut mieux n'avoir point tant d'esprit & se faire d'avantage aimer, n'étant plus qu'à un quart de lieu d'Amiens avec son Regiment, le beffroi donna avis en même tems de son arrivée. Le Roi ne l'entendit pas plutôt sonner qu'il envoya savoir aussi-tôt ce qu'il avoit découvert. On lui raporta que c'étoit un Regiment qui marchoit en corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majesté voulant le voir deffiler devant lui, devant qu'il se rendit au camp, qui lui avoit été marqué, lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre ses ordres, ayant trouvé à l'entrée de la Ville l'homme qui étoit porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant comme il étoit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu'il se croyoit, il y avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu'il avoit avec lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveuë que le Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche à tous les Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures là dessus, en gardant toujours le même silence. Ceux qui étoient bottés se firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut que l'Infanterie soit quand elle passe en reveuë. Enfin quand le Regiment ne fut plus qu'à une portée de pistolet de la Ville, le Major en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi étoit à cent pas de là pour le voir défiler devant lui. Ce Colonel qui ne s'étoit point apperçu de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors pied à terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que lui. Il ne songea qu'à prendre une pique, sans songer nullement à ses bottes. Ainsi passant devant Sa Majesté tout botté qu'il étoit, Mr. du Hallier Marêchal de Camp qui devoit être chargé de la conduite du convoi, & qui étoit parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il étoit, qu'il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui portoient les armes pour lui eussent autant d'esprit qu'il en avoit. Sa Majesté détourna les yeux à cette parole de dessus le Regiment où il les tenoit attachés, pour regarder ce Marêchal. Il ne disoit rien cependant, ce qui étonnant celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela vouloit dire: c'est ce que je n'ose vous expliquer, lui répondit le Roi, de peur de vous desobliger, car s'il m'étoit permis de vous dire ce que je pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup d'esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n'en ayez gueres vous même.

Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu'il n'avoit pas encore l'esprit de reconnoître sa faute. Je vous l'eusse pardonnée lui répondit le Roi, s'il vous fut arrivé de la faire devant que d'être Officier General. J'eusse cru qu'ayant toûjours servi ou dans mes Gardes du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez été tellement accoûtumé à voir des bottes que vous ne vous en seriez pas même étonné, quand vous en eussiez veus à des singes; mais qu'un Marêchal de Camp, qui en voit à un Colonel d'Infanterie qui passe en reveuë la pique en main devant moi, n'apperçoive pas que c'est une grande beveuë, c'est ce que je ne puis souffrir.