[84] Pages [175] et [179].

Malheureusement nous ne savons ce qu’est devenu ce second livre du chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à ses filles, qui devoit être aussi composé de récits pris dans les histoires et les chroniques et d’aventures contemporaines. Peut-être devons-nous sa perte et le peu de succès qu’il paroît avoir eu — car nous n’en avons trouvé de mention nulle part — à ce que le bon chevalier y aura trop laissé faire à ses chapelains, et que le livre, ainsi presque uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n’a pas eu assez d’intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est vrai de dire aussi que, son point de vue étant général, — des histoires masculines sont des histoires de toutes sortes — il se trouvoit avoir à lutter, pour faire son chemin, contre tous les recueils de contes, tandis qu’une réunion d’histoires uniquement féminines, étant quelque chose de plus rare et de plus nouveau, a eu plus de chances pour sortir de la foule et pour demeurer en lumière.

Quoi qu’il en soit, il existe peut-être encore en manuscrit, mais sans le nom de son auteur, au moins d’une manière formelle, soit sur le titre, soit dans l’introduction ; et le chevalier, qui, comme on l’a vu, ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui donner une disposition et une forme générale bien assises, et n’a pas mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue pour le livre de ses fils. Mais l’on auroit deux points de repère qui feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage : ce sont les deux histoires citées, celle de l’hermite qui tomba dans tous les péchés pour s’être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal qui devoit arriver au pays, c’est-à-dire la ruine du Temple et la dispersion des Juifs. J’ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît, quelques uns des recueils anonymes d’histoires qui ont été écrits en grand nombre vers cette époque ; d’autres seront plus heureux que moi.

III.
Manuscrits.

La Bibliothèque impériale possède, à ma connoissance, sept manuscrits du livre du chevalier de La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les rangeant, non dans l’ordre de leurs numéros, mais selon l’époque de leur transcription et selon leur valeur relative.

Le plus ancien est le no 7403 du fonds françois. Il est en parchemin, de format in-folio mediocri, et écrit sur deux colonnes de trente lignes. Il a 140 feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table, les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à 140 par l’histoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré d’ornements courants ; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc de gazon, est vêtu d’une jaquette très courte et coiffé d’un bonnet lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux conseils du livre sur la simplicité à avoir dans sa toilette. Les trois filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout ; l’aînée a seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien, et certainement du commencement du xve siècle, l’adjonction, toute convenable d’ailleurs, de Griselidis, prouveroit que le manuscrit n’est qu’une copie et n’a pas été fait pour l’auteur lui-même ; malgré cela — et maintenant pour reconnoître sûrement un manuscrit fait pour l’auteur, il faudroit y trouver ses armes et celles de l’une de ses deux femmes — celui-ci est excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous parlerons plus loin.

Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j’ai connu le dernier, porte le no 1009 du fonds de Gaignières. Il est in-folio mediocri sur parchemin, à deux colonnes de trente-six lignes, et a 91 feuillets, dont 82 de texte, 2 de table et 7 pour l’histoire de Griselidis. La miniature est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement.

Dans le no 70731 du fonds françois, le livre du chevalier de La Tour n’est qu’une partie ; on peut voir, pour l’indication des ouvrages qui l’accompagnent, la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses Manuscrits françois (V, 1842, p. 71-86). Qu’il suffise ici de dire que dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux colonnes de 35 lignes en moyenne, les feuillets 55 à 122[85]. La copie en est très inexacte, et le scribe n’a pas dû être payé à la page, mais à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s’est pas fait faute de sauter des parties de phrase, dont l’absence n’ajoute pas à la clarté. Il doit même avoir tourné des feuillets de son original ; car, sans que ses cahiers soient incomplets, on trouve deux fois dans sa copie une lacune qui correspond à celle d’un feuillet, et qui, la seconde fois, porte sur une des histoires les plus intéressantes, celle de Mme de Belleville, dont il n’a transcrit que la fin. La langue commence déjà à s’y modifier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte qu’il a appartenu à Guillaume du Chemin, de Saint-Maclou de Rouen ; sur la première feuille de garde est collé l’écu des Bigot, d’argent à un chevron de sable, chargé en chef d’un croissant d’argent et accompagné de trois roses, posées deux en chef et une en pointe ; on y lit aussi le nom de Thomas Bigot, père d’Emeric, et l’écu est répété sur le dos de la reliure ; ce volume portoit dans leur bibliothèque le no 148[86]. J’oubliois de dire qu’il y a une miniature initiale en camaïeu, mais sans importance.

[85] En marge du feuillet 86 on lit les deux noms : « Maistre Robert le Moyne » et « Guillaume Saro, escuyer, dem. à Sainct… »

[86] Bibliot. Bigotiana, 1710, in-12, pars quinta, p. 10-11.