Le second Chappitre.

Et pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire, si est entrer et dire son service ; c’est à entendre que, dès ce que on s’esveille, alors le recongnoistre à seigneur et à createur, c’est assavoir dire ses heures et oroysons, et, se ilz sont clers, luy rendre graces et louenges, comme de dire : Laudate Dominum, omnes gentes, benedicamus patrem et filium, et dire choses qui rendent graces et mercis à Dieu ; car plus haulte et saincte chose est de gracier et mercier Dieu que le requerre, car requerre demande don ou guerredon, et rendre graces et louenges est service et le mestier des anges, qui touzjours rendent graces à Dieu, honneur et louanges ; car Dieu fait mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx qu’il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le doit l’en prier pour les mors avant que l’en s’endorme, et aussi les mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx, et non oublier la doulce vierge Marie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recommander à ses sains et à ses sainctes, et ce fait, l’on se puet bien endormir ; car ainsi l’en le doit faire, toutes foys que l’en s’esveille, et ne doit l’en pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il est bon de prier Dieu et gracier pour les morts toutes les foiz que l’on s’esveille.

De deux chevaliers qui amoient deux suers.

Chappitre IIIe.

Comme il est contenu ès histoires de Constantinnoble que un empereur avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit Dieu et le adouroit, toutes foiz qu’elle s’esveilloit, et prioit pour les mors. Si couchoient en un lict elle et sa suer ainsnée, et quant l’ainsnée s’esveilloit, et elle ouoit à sa suer dire ses heures, elle s’en mocquoit et l’en bourdoit, lui disoit que elle ne la laissoit dormir. Dont il advint que jonnesse et la grant aaise où elles estoient nourries leur fist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs amours qu’elles se descouvrirent l’une à l’autre de leurs amourettes, et tant qu’elles mistrent aux deux chevalliers certaines heures pour venir à elles par nuit privéement. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida entrer entre les courtines, il lui sembla qu’il veist plus de mille hommes en suaires qui estoient environ la demoiselle. Si en eut si grant hideur et si grant paour qu’il en fut tous effrayez, dont la fièvre le prist et fut malades au lit. Maiz à l’autre chevalier ne avint pas ainsi, car il entra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de l’Empereur. Et quant l’Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist noyer par nuit et le chevalier fist escorchier. Et ainsi par celui faulx delit morurent tous deux. Maiz l’autre fille fut sauvée par ainsi comme je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l’en disoit par tout que le chevalier estoit malade au lit ; celle par qui le mal lui fust prins le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en dist la verité, comment il se cuida bouter ès courtines, et il vit à merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n’enraigay, et encores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la verité, si en fust toute esmerveillée, et mercia Dieu moult humblement, qui sauvée l’avoit d’estre périe et deshonourée, et dès là en avant elle aoura et loua Dieu toutes foiz qu’elle s’esveilla et pria moult doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et nettement, et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts. Et sa suer ainsnée, qui se mocquoit et se bourdoit, elle fut morte et deshounorée, et pour ce, mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que vous esveillerez, et ne vous endormez jusques à ce que vous ayez prié pour les deffuns comme faisoit la fille l’empereur.

Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa voulenté et son fol plaisir.

Cy parle d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer.

Chappitre IIIIe.

Dont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort buisson et disoit vigilles des mors, et le grant seigneur par ses espies entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol delit ; mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sambla qu’il veist plus de x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s’en tourna en fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de tel fait, et qu’elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui estoit avec elle de gens ensepveliz ; et elle lui dist qu’elle ne savoit, fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy pensa bien que ce furent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel exemple de prier pour eulx à toutes heures.

Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève.