Chappitre IIIIXXVIe.
Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une royne de Chippre. Elle ne povoit avoir enffant et estoit de dur aage, et toutesfois, par la bonté de son seigneur et d’elle, à leur prière Dieu leur donna un beau filz, dont la joye fut moult grant ou royaume. Et de la grant joie que ilz en eurent ilz firent crier festes et joustes, et envoyèrent querre touz les grans seigneurs et dames que ils purent avoir. La feste fut moult grant et les paremens de draps d’or et de soie ; tout retentissoit de joye et de soulas et de sons de menestriers. Les joustes furent grans et la feste bien renvoysée. Sy despleut à Dieu de faire telz boubans et telle mise pour telle chose. Sy advint que, quant ilz furent au disner, l’enfant morut, et disoit l’en que il avoit esté trop couvert et abrié de grans chaleurs. Toutes voies, quant l’en sceut la mort de l’enffant, la court, qui estoit en grant joye et en grant liesse, fust tantost tournée en douleur et en tristece, et se departirent chascuns mornes et pensiz. Et pour ce a cy bon exemple comment l’on ne se doit mie trop esjouir d’enffant que Dieu donne, ne en faire telle feste ne telx boubans ; car aucunefois il en desplaist à Dieu, qui aussitost le tolt comme il le donne.
Cy parle de charité.
Chappitre IIIIXXVIIe.
Je vous diray un exemple sur le fait de charité. Ce fust d’une fille au roy Pharaon, qui nourist Moïse, si comme je vous diray. Les Juifs, qui estoient pueple de Dieu, estoient en servaige comme prisonniers en Egipte, dont le roy Pharaon, qui estoit roy, pour ce que il vit que le peuple des Juifs craissoit trop, il luy en despleust et commanda que l’en occist touz les enffans d’un an. Et quant la mère Moyse vit que il convenoit que son filz feut mis à mort, sy le mist en un vaissel et l’envoia sur l’eaue, et alast à l’aventure où il plairoit à Dieu, comme celle qui grant pitié et grant douleur avoit de veoir occire son filz devant elle. Sy avint, comme il pleust à Dieu, que le vessel va arriver devant la chambre de la fille au roy Pharaon delez un prael, laquelle estoit en l’esbat en ce vergier avecques ses damoiselles. Sy virent celluy vessel arriver delès elles. Sy ala elle et ses damoiselles dedens le vaissel, et trouvèrent l’enffant enveloppé, qui à merveilles estoit bel. Sy le regarda la fille et en eut pitié, et le fist nourir en sa garde-robe moult chièrement, et l’appeloit son filz par bourdes, duquel enffant vint tant de bien ; car Dieu l’eslust et estably maistre et gouverneur de tout son pueple, et lui monstra moult de ses secrez, et lui bailla la verge de quoy il departy la mer et la reclost, et de laquelle il fist ystre eaue vive et doulce de la pierre. Et aussy lui bailla les tables de la loy, et moult d’autres grans amistiez il lui demonstra. Et de celle nourriture et cellui servaige la damoyselle en feust bien guerredonnée, car Dieu ne oublie pas le service que l’on lui faist pour charité comme nourrir les orphelins, car c’est un oeuvre de miséricorde que Dieux ayme moult, si comme il est contenu en la vie sainte Elisabeth, qui norrissoit les orphelins et les faisoit aprendre aucun mestier. Dont une bonne dame qui n’avoit enffant que ung, lequel s’en ala baingnier ; sy chey en une fosse et y fust viij. jours entiers, et sa mère estoit charitable à Dieu et à sainte Elisabeth ; dont il avint que, à l’uitième jour, la mère songea que son fils estoit en une fosse d’eaue, et que sainte Elisabeth le gardoit et lui disoit : « Pour ce que vous avez tousjours nourry et soustenu les orphelins, nostre seigneur ne veult pas que vostre enffant muire ne ne perisse. Sy le faites peschier. » Et lors la mère se leva et ala faire peschier son filz et le trouva tout sain et vif, dont l’enffant dist que une moult belle dame l’avoit tousjours gardé et lui avoit dit : « Dieu vieult que tu soyes sauvé pour la charité et misericorde de ta mère, qui voulentiers nourist et soutient les orphelins et les petis enffans. » Et pour ce a cy bon exemple comment l’en doit norrir les orphelins et les petis enffans qui en ont mestier, car c’est à merveilles grant aumosne et grant charité, et qui moult plaist à Dieu. Et de ce nous monstre exemple la bische et plusieurs autres bestes, qui, quant l’en a occis leur mère et leurs faons, demeurent sans nourreture, elles les norrissent de leurs bonnes natures jusques à tant que ils se puissent vivre tout par eulx.
Cy parle d’une bonne dame de Jerico appelée Raab.
Chappitre IIIIXXVIIIe.
Un autre exemple vous diray sur cest fait. Il advint que en la ville de Jerico avoit une femme qui avoit nom Raab, laquelle estoit blasmée, mais charitable estoit. Dont il avint que certains preudes hommes qui y estoient venus pour enseigner le pueple sy trouvèrent les gens de la ville moult maulx et crueulx, tant qu’ils s’en alèrent respondre et cachier chiez celle femme, et les mussa dessoubz trousseaulx de lin et de chanvre, et ne les peurent trouver pour cerchement que ils feissent, et puis la nuit les avala par une corde et les sauva. Dont il avint qu’elle en fust bien guerredonnée, car la ville fut depuis prise, et hommes et femmes tous mors, fors Raab et sa mesgnie, que Dieu fist sauver pour ce qu’elle avoit sauvé ses sergens. Et pour ce dit bien la sainte Euvangille, là où Dieu dit que le bien et le service que l’on lui fera, ou à ses serfs pour lui, que il le rendra à cent doubles. Dont est-ce bon exemple de faire bien qui depuis est rendu et meri à cent doubles. Dont je vueil que vous saichiez l’exemple de sainte Annastaise, qui fust mise en chartre ; mais Dieu la fist delivrer et lui fist assavoir qu’elle estoit delivrée pour ce qu’elle soustenoit du sien propre les povres prisonniers et les enchartrez, et là où elle sçavoit que aucun y estoit mis sans cause et à tort, par envie ou par aucune debte, elle y mist tant du sien et de sa peine qu’il feust delivré. Et pour ce Dieu l’en guerredonna au double. Et mesmement le doux Jhesucrist dit en l’Euvangille que au grant jour du jugement il aura mercy de ceulx qui auront visité les enchartréz et les malades et les povres femmes en gesines. Car à celluy jour espovantable il en demandera compte et en convendra rendre raison, dont je pense bien que maintes en seront reprinses de en faire bonnes responces. Et pour ce, belles filles, pensez-en à present, si comme fist sainte Arragonde, qui fust royne de France, qui les povres enchartrez visitoit, repaissoit et nourrissoit les orphelins, et visitoit les malades. Et au fort, quant elle vit qu’elle n’y pourroit entendre à sa voulenté, pour doubte de desobéir à son seigneur, elle laissa son seigneur et tout l’onneur et la gloire du royaulme et la joye mondaine, et s’en fouy en tapinaige de Paris jusques à Poitiers, et là se rendist en l’abbaye et se fist nonnain, et laissa le siecle pour mieulx servir à nostre Seigneur sans crainte de nulluy, dont depuis Dieu fist tel miracle pour l’amour d’elle que ung arbre qui donnoit umbre au millieu de leur cloistre, lequel estoit devenu sec tant estoit vieulx, mais nostre Seigneur à sa prière le reverdist tellement que il geta escorce et fueille nouvelle, contre le cours de nature. Mais riens n’est impossible quant à Dieu, et maintes autres grans miracles fist nostre seigneur pour elle. Et pour ce est bon exemple de faire charité, comme ouy avez de ces ij. bonnes dames et de celle bonne dame Raab, comment elles firent et comment Dieu en la parfin les guerredonna de leurs bons services.
De abstinence.
Chappitre IIIIXXIXe.