Je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une bonne dame, femme d’un senateur de Romme, si comme il est contenu ès croniques des Romains. Cellui senateur estoit moult jaloux sans cause, et estoit moult divers homs et moult maulx et crueulx à sa femme. Sy advint que il eust à faire ung gaige de bataille encontre un autre. Or estoit-il trop couart et failli ; le jour de la bataille son champion qui devoit jouster pour lui estoit malade, et ne trouva lors aucun qui pour lui se voulust combattre, dont il eust esté dehonté ; mais sa femme, qui regarda le grant deshonneur que son seigneur y auroit, ala en sa chambre et se fist armer ; sy monta à cheval et se mist en champ, et avoit son visaige deffait que nul ne la cogneust, et toutes foiz, pour ce que Dieu vit sa bonté et que elle faisoit selon Dieu son devoir, et rendoit à son seigneur bien pour mal, Dieu lui donna telle grace que elle gaigna la querelle de son seigneur honnourablement. Et quant vint que tout le traictié fust accomply, l’empereur voult veoir et sçavoir qui estoit le champion du senateur. Si fust desarmée et fust trouvé que c’estoit sa femme, dont l’empereur et toute la ville lui portèrent dès cellui jour en avant plus grant honneur qu’ilz n’avoient fait, et fust à merveilles honorée, tant pour ceste cause comme pour ce que elle se portoit bel et doulcement des maulx que son seigneur ly faisoit bien souvent traire. Et pour ce a cy bonne exemple comment toute bonne femme doit humblement souffrir de son seigneur ce que elle ne puet amender ; car celle qui plus en seuffre sans en faire chière en recouvre x. foiz plus de honneur que celle qui n’a cause de en souffrir, et qui a son seigneur bien entachié, sy comme dit Salemon, qui bien parle des femmes en louant les unes et blasmant les autres.

De adoulcir l’ire de son seigneur.

Chappitre IIIIXXXIIIe.

Un autre exemple vous diray d’une des femmes au roy David, comment elle apaisoit l’ire de son seigneur. Vous avez bien ouy comment Amon le filz David despucella sa suer, et comment Absalon leur frère vengea celle honte et le fist mettre à mort, dont Absalon s’en fouy hors du pays, car le roy le vouloit faire occire. Mais celle bonne dame lui fist sa paix, car elle monstra tant de bonnes raysons à son seigneur que il lui pardonna. Sy n’estoit-elle pas sa mère, fors femme de son seigneur. Mais elle tenoit en amour son seigneur et ses enffans comme bonne dame. Et ainsi le doit faire toute bonne dame ; car plus grant semblant d’amour ne puet-elle monstrer à son seigneur que amer ses enffans d’autre femme, et y conquiert honneur au double, et plus les doit soustenir que les siens ; car au derrenier il n’en vient fors que tout bien et honneur, si comme il advint à celle bonne dame que, quant le roy fut mort, l’en lui vouloit tollir son droit, mais Absalon ne le voulst souffrir et dist devant touz que, combien que elle ne feust sa mère, que elle lui avoit porté honneur et priveté et amour, et par maintesfois desblasmé vers mon seigneur mon père ; car elle ne perdra jà riens de son droit. Et pour ce a cy bon exemple comment toute bonne femme doit amer et honnourer tout ce qui est de son seigneur, comme ses enffans d’autre femme et aussy ses prouchains et ses parens. Car voulentiers nul bien n’est fait que communement ne soit mery, si comme il advint à ceste bonne dame, comme ouy avez.

De querre conseil.

Chappitre IIIIXXXIIIIe.

Je vous diray un autre exemple de la royne de Sabba, qui moult estoit bonne dame et saige, laquelle vint de vers Orient en Jherusalem pour demander conseil d’un grant fait au roy Salomon, lequel la conseilla feablement, et bien lui prist de son conseil, et elle ne perdy pas son travail ne ses pas. Et pour ce a cy bon exemple que toute bonne dame doit eslire un bon preudomme et saige de son lignaige ou d’autre et le tenir en amour et soy conseiller à lui de ses besoingnes ; car le bon conseil fait la bonne œuvre, et fait tenir bonne amour à ses voisins et garder le sien sans parler et sans rioter, et, se aucun plait ou contens se met, le bon preudomme et le saige conseil si le oste et amodère la chose, et fait avoir le sien sans grans coustz et sans grans mises, et tousjours en vient grant bien, comme il vint à la bonne royne de Sabba, qui de sy loing vint querre conseil au saige roy Salemon. Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’un empereur de Romme. L’empereur estoit malade au lit de la mort. Chascun des seigneurs et des senateurs et autres pour lui plaire disoient que il seroit tantost guery, mais que il eust sué. Mais amy que il eust ne lui parloit du prouffit de l’ame. Sy avoit avecques lui un chambellan qui l’avoit nourry, lequel le servoit d’enffance. Cellui veoit bien que il ne pouvoit eschapper, et que tous ne le conseilloient fors que pour lui plaire seulement. Sy lui va dire le chambellan : « Sire, comment sentez-voz vostre cuer ? » Et l’empereur luy dist que bien petitement. Lors lui commença à dire moult humblement : « Sire, Dieux vous a donné en cest monde toutes honneurs et les biens terriens et la joye mondaine, si l’en recongnoissez et merciez, et departez à ses povres des biens que Dieu vous a donnez, tellement que il n’ait que reprouchier sur vous. » L’empereur escouta et dist deux motz : Plus vault amy qui point que flatteur qui oint. Et fust pour ce que ses amis ne lui avoient parlé que de l’esperance de la santé du corps pour lui plaire ; mais cestuy-cy lui parloit du sauvement de l’ame ; car qui ayme le corps il doit amer l’ame, et ne doit l’en riens celler à son amy de chose qui lui porte prouffit et honneur, ne, pour amour ne pour hayne, ne le laisse à conseillier loyaulment, comme preudomme et bon amy, et ne le flatte pas ne faire le placebo comme firent tous les amis de l’empereur, qui veoient bien qu’il ne povoit eschapper de mort et ne lui osoient pas dire le prouffit de son ame comme fist son povre chambellain, qui le mist à la voie du sauvement. Et l’empereur le creust, car il donna et departi du sien largement pour Dieu.

D’une preude femme qui amoit les sergens de Dieu.

Chappitre IIIIXXXVe.

Un autre exemple vous diray de une moult preude femme qui avoit un simples homs à mary. La bonne dame estoit moult charitable et aymoit moult les sergens de Dieu. Sy avoit, vers les parties de Jherusalem, un saint preudomme prophète qui avoit nom Elizeus. Celle bonne dame avoit grant devocion au saint homme, et le pria de venir herbergier chiez son seigneur et chiez elle, et lui firent une chambre solitaire où le saint homs, qui vestoit la haire, faisoit ses afflictions. Si ne povoit la bonne dame avoir enffant de son seigneur ne lignée. Si vont prier le saint homme que il priast Dieu qu’il leur donnast enffans et lingnée, et le saint prophète en pria Dieu tant que ilz eurent un filz à merveilles bel, qui vesquit bien xv. ans et puis morut, dont le père et la mère en deurent mourir de dueil. Sy fist mettre la mère l’enffant en la chambre du saint prophète, et ala par le pays tant qu’elle trouva le saint preudomme, et quant elle l’eust trouvé elle l’amena en sa chambre et lui monstra l’enffant qui estoit mort et lui dist : « Ha, saint homme, veez-cy l’enffant que Dieu me donna par ta prière, qui estoit toute ma joye et ma soustenance. Je te prie que tu vueilles Dieu prier que il le me rende ou qu’il me preingne, car je ne vueil point demourer après lui. » Et Elizeus le saint prophète eut pitié de la bonne dame ; sy adoura Dieu, et Dieu le revesquit à sa prière, et vesqui l’enffant longuement et fust saint homme. Pourquoy, mes chières filles, ycy a bonne exemple comment il fait bon se accointier des sains hommes et les amer, et qui usent de bonne vie et de sainte, comme ceste bonne dame, qui ne povoit avoir enffans et en eust à la prière du saint homme, et depuis que l’enffant fut mort, Dieux le ressuscita à sa prière, et pour certain Dieux est aujourd’uy aussy puissant et aussy debonnaire comme il estoit lors à ceulx qui le serviront. Si ne fault que mettre bonne painne et humble cuer à le desservir, et tenir la compaignie des saintes gens qui usent de saincte vie, et les croire ; car tout bien en puet venir, comme il fist à la bonne dame.