L’autre exemple est de Marthe la suer à la Magdelaine. Celle bonne dame estoit touz jours coustumière de herbergier les prophètes et les sergens de Dieu qui preschoient et enseignoient la loy, et estoit moult grant aumosnière ès povres, et, pour la sainte vie d’elle, vint le doulx Jhesucrist soy herbergier chiez elle. Celle fust qui se plaigny à Jhesucrist que sa suer Marie ne lui venoit point aydier à faire et appareiller à mengier ; mais nostre seigneur lui respondit moult humblement et dist que Marie avoit esleu le meilleur service. Ce estoit pour ce que elle plouroit ses pechiez et cryoit mercy en son cuer humblement. Et le doulz roy lui dist verité, car il n’est service que Dieu ayme tant comme crier mercy et soy repentir de son pechié et se retourner de son meffait. Ceste sainte Marthe fist bon service à osteller Jhesucrist et ses appostres et les repestre de viandes, de si grant devocion et de franc cuer comme elle le faisoit ; car Dieu fit moult de miracles pour elle en sa vie et vint en son trespassement la conforter et querre la saincte ame d’elle. Ce fust bon guerredon. Si doit toute bonne femme y prendre bonne exemple, et comment il fait bon herbergier les sergens de Dieu, les prescheurs et ceulx qui enseignent la foy et le bien du mal, et aussi herbergier les pelerins et les povres de Dieu, si comme Dieu le tesmoingne en la sainte euvangille, qui dist qu’il demandera au grant jour espoventable, c’est au jour du jugement, comment l’en aura visité les malades et reçeu et herbergié ses povres au nom de lui, et conviendra rendre compte des habondances des biens terriens que il aura donnez et comment l’en les aura employés et departis du plus au moins, c’est-à-dire aux povres souffreteux. Et pour ce est moult nobles vertus de herbergier les pelerins, les povres et les sergens de Dieu ; car tout bien si en puet venir, car Dieu paye le grand escot et rent à cent doubles, dont il dist en l’euvangille : Qui reçoit les prophètes et les prescheurs et les povres, il reçoit Dieu lui-mesme ; car ce sont les messagiers qui portent et ennuncent verité.
Cy parle des bonnes dames qui plouroient après Nostre Seigneur quant il portoit la croix.
Chappitre CIIIe.
L’autre exemple est des bonnes dames qui plouroient après nostre seigneur quant il portoit la croiz sur ses epaules pour y transir la mort de sa voulenté pour nos pecheurs raimbre. Celles bonnes dames estoient de bonne vie et avoient les cuers doulx et piteux, et Dieu se tourna devers elle et les conforta en disant : « Mes filles, ne plourez pas sur moy, mais pleurez sur les douleurs qui à venir sont », et leur monstra le mal qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez en livre que j’ay fait à voz frères. Celles bonnes dames, qui eurent pitié de la douleur que les en faisoit souffrir à nostre seigneur, ne servirent par leurs lermes ne leurs pleurs. Car depuis Dieu les en guerredonna moult haultement. Et pour ce a cy bon exemple comment toute bonne femme doit avoir pitié du mal que l’en fait aux povres gens qui sont servans et ouailles de Dieu et representans sa personne, si comme il dit en l’euvangile : Qui a pitié du povre il a pitié de lui, et le bien que l’en lui fait il est fait à lui. Et encore dist plus, que les piteables auront mercy, c’est assavoir que il aura mercy d’eulx, dont le saige dit que femme de sa nature doit estre plus doulce et plus piteuse que l’omme. Car l’omme doit estre plus dur et de plus hault couraige. Et pour ce celles qui n’ont le cuer doux et piteux sont hommaux, c’est-à-dire qu’il y a trop de l’omme. Encore le saige dist en la sapience que femme de bonne nature ne doit point estre chiche de ce de quoy elle a grant marchié, c’est assavoir de lerme de humble cuer qui a pitié de ses povres parens à qui elle voit avoir besoing et de ses povres voisins, si comme avoit une bonne dame qui fust comtesse d’Anjou, laquelle fonda l’abbaye de Bourgueil et y est enterrée, et dit l’en que elle est encores en sanc et en char. Celle bonne dame, là où elle savoit de ses povres parens qui ne povoient honestement avoir leur estat, elle leur donnoit, et marioit ses povres parentes et leur faisoit moult de bien. Après, là où elle savoit povres gentilz femmes pucelles qui estoient de bonne renommée, elle les avançoit et les marioit ; elle faisoit enquerre les povres mesnaigers par les paroisses, et leur donnoit ; elle avoit pitié des povres femmes en gésines et les aloit veoir et repestre ; elle avoit ses fisiciens et cirurgiens à guérir pour Dieu toute manière de gens, et par espécial les povres qui ne avoient de quoi payer. Elle avoit pitié du mehaing du povre, dont l’en dit que, quant l’en li bailloit son livre ou ses gans, que aucune foiz ilz se tenoient en l’air tout par eux et moult d’autres signes que Dieu demonstroit pour elle. Et pour ce toute bonne femme y doit prendre bon exemple et ainsi avoir pitié l’un de l’autre, et penser que Dieu donne les biens pour l’en recongnoistre et avoir pitié des povres. Sy vous laisse de ces bonnes dames et de cette matière ; car je y reviendray arrière et vous parleray d’un autre exemple.
Du pechié de yre.
Chappitre CIIIIe.
Mes chières filles, gardez-vous bien que le péchié de yre ne vous preigne ; car Dieux dit en la sainte euvangille que l’en doit pardonner à ceulx qui ont mesprins et meffait, si humblement que, se on est feru de son prouchain, c’est de son frère crestien, sur une joe, il doit tendre l’autre joe pour soy laissier referir, avant que soy laissier revengier ; car prendre vengence n’est nulle merite, mais est le contraire de la vie de l’ame. Encores dist nostre seigneur que, se l’en a nulle rancune à nullui et l’en viengne offrir à son autel, que l’en se retourne et s’accorde à son prouchain et lui pardonner, car après le pardon puet venir seurement faire son offrande, et Dieu le recevra ; car il ne vieult avoir offrande ne ouir oroyson de homme ne de femme qui soit en péchié de ire ne en courroux, comment Dieu, qui fist la paternostre, qui dist en adourant Dieu le père en entencion du pueple que Dieu pardonnast comme il pardonnoit, c’est quand on dit : « Et dimitte nobis debita nostra, etc. », dont il advient, si comme dient les grans clers, que ceulx qui haient autruy et sont en rancune et ilz dient la paternostre, ilz la dient plus contre eulx que pour eulx. Et sur ce fait, je vous diray un exemple d’une grant bourgoise, comme j’ay oy raconter à un preschement. Celle bourgoise estoit moult riche, prisée et charitable, et avoit moult de grans signes d’estre bonne crestienne. Et tant advint que elle fut au lit de la mort ; sy vint son curé, qui à merveilles estoit saint homme et preudomme, et si la confessa, et, quant vint sur le péchié de yre, il lui dist qu’elle pardonnast de bon cuer à tous ceulz qui meffait lui avoyent, et, quant à cellui article, elle respondy que une femme sa voisine lui avoit tant meffait que elle ne lui pourroit pardonner de bon cuer. Lors le sainct homme la commença à traire de belles paroles et de beaux exemples, comment Jhesucrist avoit pardonné sa mort moult humblement, et aussi lui compta comment le filz d’un chevalier, à qui l’en avoit occis son père, que un saint hermite confessoit, et, quant vint à cellui de yre, il dist comment il ne pourroit pardonner à cellui qui avoit occis son père, et le preudomme lui monstra comment Dieu avoit pardonné et moult d’autres exemples moult bons et nottables, et tant lui dist et monstra que cellui enffant pardonna la mort de son père de bon cuer, tellement que, quant l’enffant revint s’agenoullier devant le crucefiz, le crucefiz s’inclina vers lui, et dist une voiz : « Pour ce que tu as pardonné humblement et pour l’amour de moy, je te pardonne tous tes meffaiz et auras grace de parvenir à moy en la celestielle joye. » Et ainsi monstra cellui curé ceste exemple et pluseurs autres à la bourgoise ; mais oncques, pour exemple ne pour admonestement que il lui deist, elle ne lui voult pardonner de bon cuer, ains morut en cellui estat, dont il advint que, en celle nuittée, il sembloit par advision à cellui chapellain, qui confessé l’avoit, que il véoit l’ennemi qui emportoit l’ame, et véoit un gros crapaut sur le cuer d’elle. Et, quant vint au matin, l’en lui dist qu’elle estoit morte, et vindrent ses enffans et ses parens pour lui parler de son enterrement, et qu’elle feust mise en l’eglise. Mais le chappelain respondit qu’elle n’y seroit point mise ne enterrée en terre benoiste, pour ce qu’elle n’avoit oncques voulu pardonner à sa voisine, et qu’elle estoit morte en pechié mortel, dont les amis d’elle estrivèrent moult à lui et le menacièrent, et lors il leur dit : « Beaulx seigneurs, faites-la ouvrir et vous trouverez un gros crapaut dedens son cuer, et, se il n’est ainsi comme je dy, je vueil que elle soit mise en terre benoiste. » Lors ils parlèrent ensemble et ne s’en firent que bourder et dirent que ce ne povoit estre, et que hardiement elle fust ouverte pour eulx mieulx mocquier de lui et pour le approuver mençongier. Lors ils la firent ouvrir et trouvèrent un gros crapaut sur son cuer moult hideux. Lors le saint chappellain prinst l’estole et la croiz et conjura cellui crapaut, et lui demanda pourquoy il estoit là et qui il estoit. Et cellui crapaut respondist que « il estoit un ennemy qui par l’espace de xxv ans l’avoit temptée, et par especial un pechié où il avoit trop plus trouvé son avantaige, c’estoit un pechié de yre et de courroux ; car dès cellui temps avoit si grant jalousie et si grant courroux avecques une sienne voisine que jamais à nul jour ne lui pardonnast ; car je y mis telle yre que jamais ne la regardast de bon oeil, et l’autre jour, quant tu la confessoies, je estoie sur son cuer à iiij piez et le tenoie si enclavé et eschauffé du pechié de yre qu’elle ne povoit avoir nulle voulenté de pardonner, et toutevoies fut-il heure que je eus paour que tu ne la me tollisses, et que tu la convertisses par tes preschements, et toutesfoiz je en euz la victoire tellement qu’elle est nostre et en nostre seignourie à touz jours mais. » Et, quant tous ouirent dire ces parolles, sy furent moult esmerveillez et n’osèrent plus parler de la mettre en terre benoiste, et n’y fust point mise. Sy a cy moult belle exemple comment l’en doit pardonner l’un à l’autre ; car qui ne pardonne de bon cuer, Dieu à paines le pardonra, et en pourroit bien prendre comme il print à la bourgoise dont ouy avez.
Comment toutes femmes doivent venir à leurs amis en l’estat où elles sont.
Chappitre CVe.
Dont je vous diray un exemple. Il fust un chevalier moult bon homme et preudomme qui aloit aux voyages oultre mer et ailleurs. Sy avoit ij. niepces qu’il avoit nouries et mariés, lesquelles il amoit moult à merveilles. Sy leur achepta en son venant de son voyaige à chascune une bonne robe courte et de bonnes pennes à les cointier. Sy arriva bien tost chiez l’une de elles et hucha et demanda sa niepce, et lui fist dire qu’il la venoit veoir. Celle se bouta en sa chambre et se fist enfermer pour nettoier sa robe et pour soy cointoyer, et luy manda qu’elle vendroit tantost à lui. Le chevalier attendist une pièce, et tant que il li ennoya et dist : « Ma niepce ne vendra pas. » Et ilz lui respondirent que elle vendroit tantost et qu’il ne lui ennuiast, et ainsi lui manda ; dont le chevalier eust desdain de quoy elle tardoit tant, pour ce que il y avoit si longtemps que elle ne l’avoit veu. Sy monta sur son cheval et s’en ala sans la veoir, et vint veoir son autre niepce, et, dès ce que il hucha et que celle sceust que ce estoit son oncle, qui loing temps avoit esté hors, celle par son esbat se estoit prise à faire pain de fourment et avoit les mains toutes pasteuses ; mais en l’estat où elle estoit saillist au dehors, les bras tenduz, et lui dist : « Mon très chier seigneur et oncle, en l’estat où je ouy nouvelles de vous je vous sui venue vous veoir. Si me le pardonnez ; car la grant joye que j’ay de vostre venue le m’a fait faire. » Le chevalier resgarda la manière et en eut grant joye, et l’ama et prisa moult plus que l’autre, et lui donna les ij. robes que il avoit achetées pour elle et pour sa suer. Et ainsi ceste qui vint lieement en l’estat où elle estoit au devant de son oncle, elle gaingna les ij. paires de robes, et l’autre qui tarda pour soy cointier les perdy. Et pour ce celle qui vint au devant de son oncle en l’estat où elle estoit, quant elle l’eust mené en sa chambre, elle s’ala cointoier, et puis lui dist : « Mon seigneur mon oncle, je me suis alée cointoier pour vous servir plus honnestement. » Et ainsi elle gaingna la grace et l’amour de son seigneur oncle et l’autre la perdist. Si a cy bon exemple comment l’en doit venir lieement en l’estat où l’en est en la venue de ses amis et de ses parens pour leur monstrer plus grant amour. Et aussi je vouldroye que vous sceussiez comment une baronnesse moult bonne dame ne se vouloit vestir par chascun jour ne d’atour, ne de bonnes robes. Ses gens lui disoient : « Madame, comment ne vous tenez-vous plus cointe et mieulx parée ? » Et elle leur respondit : « Se je me tenoie chascun jour cointe et parée, de combien pourroye-je amender ès festes, et aussi quant les grans seigneurs me vendroient veoir ? car quant je me vouldroye bien cointier, je vous semble plus belle qu’à chascun jour. » Sy ne prise riens celle qui ne se scet amender quant il en est lieu et temps ; car chose commune n’est point prisée.