L’autre rayson est que plusieurs, qui sont tous duiz de requerre et prier toutes les gentilz femmes que ilz treuvent, et jurent et parjurent leur foy et serement que ilz les aimeront loyaulment sans decevance, et qu’ilz ameroyent mieulx estre mors que ilz pensassent villennie ne deshonneur, et qu’ilz en vauldront mieulx pour l’amour d’elles, et que, se ilz ont bien ne honneur, qu’il leur viendra par elles, et leur demonstreront et diront tant de raysons et de abusions que c’est une grant merveille à les ouïr parler. Et en oultre gemissent, et souspirent, et font les pensis et les merencolieux, et en oultre font ung faulx regart et font le debonnaire, tant que qui les verroit il cuideroit que ilz fussent esprins d’amours vrayes et loyaulx ; mais telles manières de gens, qui ainsi usent de faire telx faulx semblans, ne sont que deceveurs de dames et de damoiselles. Si vous dy qu’ilz ont paroles sy à mains et sy forgées, comme ceulx qui souvent en usent, que il n’est dame ne damoiselle, qui bien les vouldroit escouter, qu’ils ne deceussent bien par leurs faulses raysons que elles ne les deussent bien amer. Et il en est bien pou, si elles ne sont moult saiges, qui bien tost n’en feussent deceues, tant ont paroles à main et tant font le gracieux et usent de faulx semblant. Ceulx cy sont au contraire du loyal amant. Car l’on dit, et je pense qu’il soit vray, que le loyal amant qui est espris de loyal amour, que, dès ce que il vient devant sa dame, il est si espris et paoureux et doubteux de dire ou faire chose qui lui deplaise, que il n’est mie si hardi de dire ne descouvrir un seul mot, et, se il ayme bien, je pense qu’il sera iij. ans ou iiij. avant que il lui ose dire ne descouvrir. Ainsi ne font pas les faulx, qui prient toutes celles que ilz treuvent, comme dessus vous ay dit, car ilz ne sont en crainte ne en paours de dire tout ce qui à la bouche leur vient, ne honte ne vergoingne n’en ont. Car, se ilz n’en ont bonne responce d’une, ilz penseront à l’avoir meilleure d’une autre, et tout ce que ilz pevent traire d’elles, ilz rapportent tout et en font leurs parlements des unes et des autres, et s’en donnent de bons jours et de grans gogues et de bons esbatemens. Et par celles voyes s’en vont genglant et bourdant des dames et des damoyselles, et acroissent plusieurs paroles de quoy elles ne parlèrent onques. Car ceulx à qui ilz les disent y remettent du leur et y adjoustent plus de mal que de bien, et ainsi de parole en parole et par telle frivole sont maintes bonnes dames et damoyselles diffamées.

Et pour ce, mes belles filles, gardez-vous bien de les escouter, et, se vous veez ne appercevez qu’ilz vous veullent user de telles paroles ne de telx faulx regars, si les laissiez illecques tous piquez, et appelez aucun ou aucune en disant : « Venez oïr et escouter cest chevalier ou escuier, comme il esbat sa jeunesse et se gengle. » Et ainsi par telles paroles ou par autre manière lui romperés ses paroles. Et sachiez que, quant vous lui aurez fait une foiz ou deux, que plus ne vous en parleront ; car en bonne foy ou derrenier ilz vous en priseront et doubteront plus, et diront : Ceste cy est seure et ferme. Et par ceste voye ilz ne vous pourront mettre en leurs paroles ne en leurs gangleries, ne ne pourrez avoir nul diffamement ne blasme du monde. »

Le chevalier respont. Lors je lui respondy : « Dame, vous estes bien male et merveilleuse, qui ne voulez souffrir que voz filles ayment par amours. Me dittes-vous que se aucun bon chevalier ou autre, qui soit homme de bien et d’onneur et puissant assez selon elles, qui les vueillent amer en entencion de mariage, pourquoy ne les aymeront-elles ? »

La dame respont : « Sire, à ce je vous respons : Il me semble que toute femme à marier, soit pucelle ou vefve, se puet bien batre de son baton mesmes. Car tous les hommes ne sont mie d’une manière ne d’une autre, et ce qui plaist aux uns ne plaist pas aux autres. Car il en est d’aucuns à qui il plaist moult le bon semblant et bonne chière que l’on leur faist, et n’y pensent que bien, et aucunes fois en sont plus ardans de les demander à leurs amis pour les avoir à femmes. Et autres y a plusieurs qui d’autres manières sont et tout au contraire ; car ilz les en prisent moins et doubtent en leurs cuers que, quant ilz les auroient, que elles feussent de trop ligière voulentez et couraiges et trop amoureuses, et pour ce les laissent à demander, et aussy par trop estre ouvertes en leur faire beaux semblant, plusieurs en perdent leurs mariaiges. Car pour certain, pour soy tenir simplement et meurement et non faire guères plus grant semblant ès uns mieulx que aux autres, elles en sont mieulx prisées et sont celles qui plus tost sont mariées. Dont une fois vous me deistes une exemple qui vous estoit advenue, que je n’ay pas oublié. Vous souvient-il que vous me deistes une fois que l’on vous parloit de marier avecques la fille d’un seigneur que je ne nomme pas ? Si la voulsistes veoir, et si savoit bien que l’en parloit d’elle et de vous. Et lors elle vous fist si grant chière comme se elle vouz eust veu tous les jours de sa vie, et tant que vous la touchastes sur le fait d’amourettes, et que elle ne fist mie trop le sauvaige de bien vous escouter. Et les responses ne furent par trop sauvaiges, mais assez courtoises et bien legierettes, et, pour le grant semblant qu’elle vous fist, vous vous retraystes de la demander, et se elle se fust tenue un peu plus couverte et plus simplement vous l’eussiés prise, dont j’ay ouy depuis dire qu’elle fut blasmée ; si ne sçay se ce fut à tort ou à droit. Si n’estes pas le premier à qui j’ay ouy dire et parler qu’ilz en ont maintes laissiées à prendre sur leur legier couraige et attrait et pour leurs grans semblans. Si est moult noble chose, et bonne et honneste à toute femme à marier, que soy tenir simplement et meurement, et especialement devant ceulx dont elles pensent que l’en parle de les marier ; je ne dy mie que l’en ne doive faire honneur et bonne chière commune, selon ce qu’ilz sont. »

Le chevalier parle : « Comment, dame, les voulez-vous tenir si courtes qu’elles n’aient aucune plaisance plus aux uns que aux autres ? »

La dame respont : « Sire, tout premierement, je ne vueil point qu’elles ayent nulle plaisance à nulx mendres d’elles, c’est assavoir que toute femme à marier n’ayme nul qui soit mendre que elle ; car, si elle l’avoit prins, ses amis l’en tiendroient pour abaissiée, et celles qui telles gens ayment, telle amour est contre leur honneur et estat et de grant deshonneur ; c’est un grain de fol et legier couraige et de grant mauvaistié de cuer. Car l’on ne doit rien tant convoittier comme honneur en cest monde, et avoir et acquerre l’amistié et amour du monde et de ses amis, qui par celle fole et legiere voulenté est perdue ; dès lors qu’elle se met hors du conseil et du gouvernement de eulx, elle est deshonnourée moult vilment, comme, se je vouloie, j’en diroye bien l’exemple de plusieurs qui en sont diffamés et hayes de leurs prouchains amis. Et pour ce je leur deffans, comme mère doit faire à ses filles, qu’elles n’aient nulles plaisances ne nulle telle amour en nuls mendres d’elles, ne en nuls si grans qu’elles ne puissent avoir à seigneur ; car les grans ne les aymeront pas pour les prendre à femmes, ains ne leur feront nul semblant d’amour, forz pour le cheval et pour le harnoiz, c’est assavoir pour le pechié et delit du corps et pour les mettre à la folie du monde.

Après, celles qui aymeront trois manières de gens, comme gens mariez, gens d’esglise, prestres, moynes, et comme vallez et gens de néant, cestes manières de femmes qui les ayment pour néant et folement, je ne les met à nul compte, fors qu’elles sont semblables et plus putes d’assez que femmes communes du bourdel. Car maintes femmes de bourdel ne font leur pechié fors que par povreté, ou pour ce qu’elles furent deceues par mauvais conseil de houlières et de mauvaises femmes. Mais toutes gentilz femmes et autres, qui ont de quoy vivre honnestement, ou du leur, ou par service ou autrement, il fault, se elles ayment telle manière de gens, que ce soit pour la grant ayse où elles sont par la lescherie de leur chair et mauvaistié de leur cuer, qu’elles ne daingnent maistrier. Moult de gens les trouvent plus putes, à tout regarder, que les communes ; car elles sçavent bien que l’amour des mariez n’est pas pour les avoir à seigneur, ne aussi les gens d’eglise, et aussi les gens de néant ; ceste amour n’est pas pour recouvrer honneur, mais pour toute vilté et honte recevoir, si comme il me semble. »

Le chevalier parle : « Au moins, dame, puisque vous ne vous voulez accorder que voz filles ayment par amours tant comme elles seront à marier, plaise vous souffrir que, quant elles seront mariées, que, se elles prennent aucune plaisance d’amour pour elles tenir plus gayes et plus envoysiées, et pour mieulx sçavoir leur manière et leur maintieng entre les gens d’honneur, car, aussi comme autreffois vous ay dit, ce leur seroit grant bien de faire un homme de néant valoir et estre bon. »

La dame respond : « Sire, à ce je vous repons : Je me attens bien que elles facent bonnes chières et liées à toutes manières de gens d’onneur, et plus aux uns que aux autres, c’est assavoir comme ils seront plus grans et plus gentilz et meilleurs de leurs personnes, et, selon ce qu’ilz seront, qu’elles leur portent honneur et courtoisie et chière liée devant tous, et que elles chantent et danssent, et se esbattent honnourablement, et leur faire bonne chière et bon visaige. Mais, quant à amer par amours, puisque elles sont mariées, se ce n’est d’amour commune, comme l’en doit faire à gens d’honneur, si comme les amer et honnourer ceulx qui plus le valent, et qui ont plus mis peine et travail à venir à honneur par armes ou par bonté de corps, ceulx doit-on plus amer, servir et honnourer, sans y avoir plaisance, fors par la bonté d’eulx. Mais soustenir que une femme mariée doie amer par amour, d’amour qui la maistroie, ne prendre la foy ne le serement de nul que ils soient leur amant ne leur subgiet, ne aussi que elles baillent bien leur foy ne serement que elles les aymeront sur tous, je pense que dame ne damoyselle mariée ne autre femme d’estat ne mettra jà son honneur ne son estat en tel party ne en telle balance, par plusieurs raisons, lesquelles je vous declareray, si comme il me semble. Dont l’une raison est comme dessus vous ay jà dit, c’est assavoir que femme amoureuse ne sera jamais si devotte à prier Dieu ne à dire ses heures si devotement, ne ouïr le saint service comme devant. Car en amours a trop de merencolies, si comme l’en dit, et en y a maintes amoureuses qui, se elles osassent et elles ouyssent sonner la messe ou à veoir Dieu et que leur amant leur dist : « Venez çà », ou qu’elles peussent faire chose qui lui pleust, elles laisseroyent à veoir Dieu et à ouïr son service pour obeir à leur amant. Et si n’est-ce pas jeu-party, mais ainsi est la tentacion à Venus la deesse de luxure. L’autre rayson est que le mercier, qui poise la soye, puet bien mettre tant de fillettes que la soye emporte le poix, c’est à dire que la femme se puet bien tant admourouser qu’elle en aimera moins son seigneur, et que l’amour et la chière qu’il devra avoir de son droict, que autre la lui touldra. Car, pour certain, une femme ne puet avoir deux cuers à amer l’un et l’autre ; car ce qui va en l’un decline de l’autre : tout ainsi comme un levrier qui ne puet courre à deux bestes ensemble, tout ainsi ne puet-elle amer feablement son seigneur et son amy qu’il n’y ait faulte et decevance. Mais Dieux et raison naturelle la contraint et deffent de l’autre ; car, si comme disent les clers et les prescheurs, Dieu dès le commencemant du monde assembla homme et femme par mariaige, et dès lors commanda compaignie de mariage, et, après ce, quant il fut venu ou monde, il en parla en plain sermon, devant tous, en disant que mariaige est une chose si jointe de Dieu que ilz ne sont mie deux chars, mais une seule chair et une seule amour et fragilité, et qu’ilz se doivent si entr’amer qu’ilz en doivent laissier père et mère et toute autre creature. Et puisque Dieu les a assemblez, homme mortel ne les doit separer, c’est-à-dire ne oster point l’amour l’un de l’autre. Ainsi le dit Dieu de sa sainte bouche, et pour ce à la porte de l’eglise l’en les fait jurer d’eulx amer et d’eulx entregarder, sains et malades, et ne guerpir pas l’un l’autre, pour pires ne pour meilleurs. Et dont je dy, puis que le createur le dist, que ce n’est que une mesme chose et que l’on doit toute amour guerpir pour celle ; et le grant serement que l’en en a fait en sainte eglise, que l’amour ne le service de l’un et de l’autre ne se doit changier pour pire ne pour meilleur, c’est-à-dire ne changier ne mettre autre en son lieu. Et dont comment pourroit femme mariée donner s’amour ne faire serement à d’autre, sans le gré de son seigneur ? Je pense, selon Dieu et selon le saint sacrement de sainte eglise, que ce ne se puet faire deuement que il n’y ait foy brisée ou d’un cousté ou d’autre. Et maint autre orrible cas et let, qui tout vouldroit mesurer, a en celles qui baillent la foy et le serement, c’est l’amour, qu’elles doivent de leur propre droit à leur seigneur, la baillier à autruy. Car, en bonne foy, je doubte que celles qui sont amoureuses et baillent leurs foys en ayment moins leurs seigneurs ; car il convient que l’amour pende de l’un costé ou de l’autre, selon raison, aussi comme le poix de la balance.

L’autre raison de la dame. Après y a autre raison. Qui bien vieult garder l’amour de son seigneur nettement, sans dangier et sans peril, c’est assavoir contre envieux et males bouches qui font lez faulx rapports, c’est-à-dire que, se elle fait aucun semblant d’amours et aucun s’en apparçoive, soient de ses servans ou servantes ou autres de eulx, quant ilz sont departis d’elle ilz en parleront aucuns mos, et ceulx à qui ilz en parleront en reparleront à d’autres, et ainsi de parole en parole, avec ce que chacun y mettra du sien et acroistra un pou davantaige, et tant yront les paroles que ilz diront que le fait y sera, et ainsi sera une bonne dame ou damoiselle, ou autre femme, diffamée et deshonnourée. Et se il advient par aucune adventure que son seigneur en oye aucune parole, lors il la prendra en hayne, ne jamais de bon cuer ne l’aymera, et la rudayera et laidangera et lui sera plus rude, et elle lui. Et ainsi veez l’amour de leur mariage perdue, ne jamais parfaitte amour ne bien ne joye n’auront ensemble. Et pour ce est grant peril à toute femme mariée de mettre son honneur et son estat et la joye et le bien de son mariaige en telle balance et en telle advanture. Et pour ce je ne loue point à nulle femme mariée amer par amours ne estre amoureuse d’amours qui les maistroye, dont elles soient subjettes à d’autres qu’à leurs seigneurs ; car trop de bons mariaiges en ont esté deffais et peris, et contre un bien qui en est venu il en est venus cent maulx. Dont je vous en diray aucuns exemples de ceulx qui sont morz et peritz par amours. La dame de Coucy et son amy en morurent, et sy firent le chevallier et la chatellainne de Vergy, et puis la duchesse ; tous ceulx cy et plusieurs autres en morurent pour amours, le plus sans confession. Si ne sçay comment il leur en va en l’autre siècle ; si me doubte bien que les joyes et les delis que ilz en eurent en cest monde ne leur soyent chières vendues en l’autre. Et pour ce les delis des amoureux, pour une joye qu’ilz en ont, ilz en reçoivent cent douleurs, et pour une honneur cent hontes. Et ce advient souvent de par le monde, et ay tousjours ouy dire que femme amoureuse n’aymera jà puis son seigneur de bon cuer, ne, tant comme elle le sera, n’aura parfaicte joye de mariaige, c’est-à-dire avecques son seigneur, fors que merancolie et menus pensiers. »