Le chevalier parle : « Ha, dame, vous me faictes esmerveillier de ce que ainsi deslouez à amer par amours. Me cuidiez-vous faire acroire que vous soiez si crueuse que vous n’ayez aucunes foiz amé et oy la complainte d’aucun que vous ne me deistes mie ? »
La dame respont : « Sire, en bonne foy je pense que vous ne m’en croiriez mie de en dire la vérité. Mais quant d’estre priée, se j’eusse voulu, par maintes foys j’ay bien apperceu que aucuns m’en vouloient touchier. Mais je leurs rompoye leurs parolles, ou appelloye aucun, par qui je despeçoye leur fait et le fait de leur emprise. Dont il advint une fois que tout plain de chevaliers et de dames jouoient au Roy qui ne ment pour dire vérité du nom s’amie ; si me dist un, et me jura trop fort que c’estoit moy, et qu’il m’amoit plus que dame du monde. Et je lui demanday s’il y avoit guères qu’il lui estoit pris, et il dist qu’il y avoit bien deux ans, et oncques mais ne me l’avoit osé dire. Et je lui respondy que ce n’estoit riens de estre si tost espris, et que ce n’estoit que un pou de temptacion, et qu’il alast à l’église et preist de l’eaue benoiste et deist son Ave Maria et sa Pater nostre, et il luy seroit tantost passé, car ces amours estoient trop nouvelles. Et il me demanda comment, et je lui deis que nul amoureux ne le doit dire à sa mie jusques à la fin de vij. ans et demy, et pour ce n’estoit que un pou de temptacion. Lors il me cuida arguer et trouver ses raysons, quant je lui dis bien hault : Veez que dist cest chevallier ! Il dit que il n’a que deux ans que il ayme une dame. Et lors il me pria que je m’en teusse, et en bonne foy onques puis ne m’en parla. »
Le chevalier parle : Lors je lui dis : « Madame de La Tour, vous estes moult male et estrange et orguilleuse en amours, selon voz paroles. Si fais doubte se vous avez toujours esté si sauvaige. Vous ressemblez madame de La Jaille, qui m’a aussy dit qu’elle ne voult oncques riens ouir ne entendre la note de nul, fors une fois que un chevallier le lui disoit, et elle aguigna un sien oncle, qui vint derrière escouter le chevallier, dont ce fut grant trayson et grant pitié de faire espier le chevallier, qui moult estoit bien advisié et cuidoit bien dire sa raison, et ne pensoit mie que l’en l’escoutast. Vraiement, entre vous et elle, a poy que je ne die que vous estes grans bourderesses et peu piteuses de ceulx qui mercy quièrent. Et aussi je la tiens à aussy malle ou plus comme vous, car elle soustient voz oppinions, que dame ne damoiselle qui est mariée se puet bien deporter d’amer autre que son seigneur, par les raisons que vous avez dites dessus. Si je ne m’y pourroye consentir, ne jà ne m’y consentiray. Mais quant à voz filles, vous leur povez dire et eschargier ce qu’il vous plaist, et après du fait sera fait droit. »
La dame respond : « Sire, je prie à Dieu que à bien et à honneur puissent leurs cuers tourner, si comme je le désire ; car mon entencion n’est point de en ordonner ne deviser sur nulle dame ne damoiselle, fors sur mes propres filles, sur qui j’ay mon parler et mon chastiement. Car toutes autres dames et damoiselles se sauront bien gouverner, se Dieu plaist, à leur guise et à leur honneur, sans ce que je me doye entremettre d’elles, moy qui suis moult pou savant. »
Le chevalier parle : « Au moins, ma dame, me vueil-je un pou débattre à vous que, s’elles pevent faire valoir et venir à honneur aucun que jamais n’y tendroit ne n’auroit le hardement ne le cuer de l’entreprendre, se ne feust le plaisir qu’il pourroit prendre en sa mie et la bonne esperance de tendre à estre bon, et d’estre nommé entre les bons, pour tirer à avoir honneur et pour mieulx cheoir en sa grace et plaisance ; et ainsi pour un poy de bonne chière puet faire un homme de neant bon, dont de lui n’estoit compte ne parole, ne de sa renommée, et à present pour l’amour d’elle a tant fait qu’il sera nommé entre les bons, et doncques regardez et amesurez se ce n’est mie convenable. »
La dame respond : « Sire, il m’est advis qu’ilz sont plusieurs manières d’amours, se comme l’en dit, et en y a des unes meilleures que les autres. Mais, se un chevallier ou escuier ayme une dame ou damoyselle par honneur, tant seulement pour l’onneur d’elle garder, et pour le bien, la courtoisie et la bonne chière qu’elle fera à lui et aux autres, sans autre chose lui requerre, ceste amour est bonne, qui est sans requeste. »
Le chevalier parle : « Avoy, dame, et, se il la requiert d’acoler et de baisier, ce n’est mie grant chose ; car autant en porte le vent. »
La dame respond : « Sire, de ce je vous respons quant à mes filles, de autre je ne parle point ; il me semble bien et m’y consens qu’elles leurs pueent bien faire bonne chière et liée, et encore qu’elles les accolent devant tous, et que par faulte de bonne chière devant tous plainement que ilz ne perdent pas à valoir, se voulenté en ont. Mais quant à mes filles, qui cy sont, je leur deffens le baisier, le poetriner et tels manières d’esbatemens. Car la sage dame Rebecca, qui fut très gentille et preude femme, dist que le baisier est germain du villain fait. Et la royne de Sabba dist que le signe d’amours est le regart, et après le regart amoureux on vient à l’accoler, et puis au baisier, et puis au fait, lequel fait toult l’onneur et l’amour de Dieu et du monde, et ainsi viennent voulentiers de degré en degré. Et vueilliez sçavoir qu’il me semble que, dès ce qu’elles se laissent baisier, elles se mettent en la subjection de l’ennemy, qui est trop subtil. Car telle se cuide au commencement tenir ferme qu’il desçoipt par telz plaisirs et par telz baisiers. Car, ainsi comme l’un boire attrait l’autre, et comme le feu se prent de paille en paille et puis se mest au lit et du lit en la maison, et puis elle art toute, tout ainsi est-il de maintes amouretes ; car premièrement ilz demanderont le acoler et puis le baisier, et tout plain d’autres folz delis, et de celle ardeur d’amour aucunes foiz chéent en plus fol fait, dont mains maulx en sont avenus et maintes fois encores adviennent, dont maintes en sont deshonnourées et diffamées. Et encores je dy que, se le fait n’y est et aucun les treuve seul à seul eulx entrebaisant en bonne foy, si ne puet-elle faillir à estre diffamée ; car cellui ou celle qui l’aura veu le dira et adjoustera plus de mal que de bien, et par ceste raison et plusieurs aultres, qui trop seroient longues à toutes les dire, toutes femmes qui telz signes font et qui ainsi se laissent baisier à homme à qui elles ne le doivent faire, elles mettent leur honneur et leur estat en grant balance d’estre diffamées. Si vueil que mes filles se gardent que elles ne baisent nullui, se il n’est de leur linaige ou que leur seigneur ou leurs propres parens le leur commandent ; car en chose faicte par commandement n’a nul mal. Et si vous dy, belles filles, que vous ne soyez jà grans jouaresses de tables. Car c’est un fait qui trop attrait de folz attrais, et en y a aucuns qui se laissent perdre, tout à leur escient et de leur gré, certaines fermailles et de petis joyaulx, comme annelés d’or et autres choses. Car c’est une chose qui donne voye et attrait d’avoir aucune fois blasme. J’ay ouy raconter d’une dame de Banière, moult belle, et disoit l’en qu’elle avoit xx. subgiez qui tous l’aymoient, et à tous donnoit attrais de semblant d’amour, et si gaingnoit souvent à eulx à cellui jeu corssés, draps, pennes de ver, perles et grans joyaulx, et en avoit moult de grans prouffis ; mais pour certain elle ne les pot onques si bien garder que en la fin elle n’en feust moult blasmée et diffamée, et mieulx lui vaulsist pour son honneur avoir acheté ce qu’elle en avoit eu le denier xij. Si est moult grant peril à toute dame et damoiselle et à toute autre femme de user de celle vie ; car les plus appertes et les plus saiges s’en tiennent sur le derrenier pour moquées et diffamées. Et pour ce, belles filles, prenez y bon exemple, et ne jouez pas trop envieusement, et n’aiez mie le cuer trop ardant de gaingner petites fermailles, et n’i aiez mie trop le cuer. Car qui a le cuer trop ardant de prendre dons ne telz fermailles gaingnez par tels jeux, maintes en sont deceues, et sont semblables ès dons, car l’un vault l’autre, et qui est accoustumière et ardante de trop souvent prendre dons ne telles fermailles gaingnez par tels jeux, aucunes fois celles qui trop en prennent se mettent en subgicion, et maintes fois advient qu’elles s’en trouvent deceues. Si est bon de toutes avisier avant le coup. »
De la dame qui esprouve l’ermite.
Chappitre VIXXVe.