Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:
—Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi si je rêve, si c'est bien vous qui êtes là, et si vous n'allez pas vous envoler pour toujours! Tenez, je crois que je suis devenu fou, que vous êtes morte et que c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois.
—Adriani, répondit-elle, écoutez-moi.
Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de moire, sans qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce qu'elle faisait, elle prit ses deux mains et lui dit:
—Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours. Je ne vous ai point accepté, je ne veux pas vous accepter encore, je n'en ai pas le droit. Je ne vous ai pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut donc pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez que je sois tranquille et confiante, il faut que ce soit vous qui m'acceptiez telle que je suis, par bonté, par générosité, par compassion, par amitié! Comme vous me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont moindres, je le sais, car vous m'offriez une passion sublime et toutes les joies du ciel dans les trésors de votre cœur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a si peu de temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu pour la première fois), que je ne me connais pas encore. Mais je crois que je deviendrai digne de vous, si je vis auprès de vous. Laissez-moi donc apprendre à vous aimer, et, quand vous serez content de mon cœur, prenez ma main et chargez-vous de ma destinée.
Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds et l'écoutait lui dire ces choses délirantes, sans songer à la relever et à lui répondre. Il tomba suffoqué sur une chaise et pleura comme un enfant. Puis il se coucha à ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à lui tout entière par la volonté, et cette possession divine, la seule qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions de bonheur, à des ivresses de l'âme qui devaient rendre intarissables les félicités de l'avenir.
CONCLUSION
Trois ans après, M. et madame Adriani, car ils ne prenaient le nom de d'Argères que sur les actes, suivaient, en se tenant par le bras et par les mains, le sentier des vignes pour aller revoir le Temple. Non-seulement Adriani, soutenu et encouragé par sa compagne dévouée, avait gagné en France et en Angleterre la somme qui le rendait propriétaire de Mauzères, mais encore il avait pu faire embellir cette demeure, rajeunir le mobilier classique du baron, se créer là une retraite commode et charmante. Enfin, il était arrivé à l'aisance, à la liberté, et il devait ces biens à son travail. Loin d'amoindrir son talent et d'épuiser son âme, le théâtre avait développé en lui des facultés nouvelles. Il avait acquis la connaissance des effets véritables, l'entente des masses musicales. Il savait le théâtre, en un mot, non pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur, dans une sphère plus étendue que celle où il s'était renfermé seul auparavant. Il n'avait pas, comme le baron de West, ébauché le plan d'un opéra. Il apportait des opéras plein son cœur et plein sa tête, de quoi travailler à loisir et créer avec délices tout le reste de sa vie. Il n'entrait donc pas dans l'oisiveté du riche en venant prendre possession de son petit manoir.
Trois ans plus tôt, il n'eût sans doute pas oublié l'art, mais il se fût arrêté dans son essor; et qui sait si Laure ne l'eût pas entravé dans ses progrès, en lui persuadant et en se persuadant à elle-même qu'il n'en avait point à faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le public d'une manière absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre entièrement que de se donner avec excès. Il s'épuise à demeurer toujours sur la brèche. La lutte ardente et passionnée arrive, à la longue, à troubler sa vue et à n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de rentrer souvent en lui-même, et de se poser face à face, comme Adriani l'avait dit, avec l'humanité abstraite. Mais une abstraction ne lui suffit pas continuellement: elle arrive à le troubler aussi, et tout excès de parti pris conduit aux mêmes vertiges.
Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant ces trois années d'épreuves. Il avait été forcé de chanter de mauvaises choses, il les avait entendu applaudir avec frénésie. Il s'était reproché d'y contribuer par son talent. Il avait maintes fois maudit intérieurement le mauvais goût triomphant des œuvres du génie. Mais il avait lutté pour le génie, et quelquefois il avait fait remporter à Mozart, à Rossini, à Weber, des victoires éclatantes. Il avait été trahi, persécuté, irrité, comme le sont tous les artistes redoutables; mais, soutenu dans ces épreuves par le caractère tranquille, généreux et ferme de sa femme, récompensé par un amour sans bornes, par une sorte de culte dont les témoignages avaient une suavité d'abandon inconnue à la plupart des êtres, il s'était trouvé si heureux, qu'il avait à peine senti passer les souffrances attachées à sa condition. Un mot, un regard de Laure, effaçaient sur son front le léger pli des soucis extérieurs. Un baiser d'elle sur ce front si beau y faisait rentrer, comme par enchantement, la sérénité de l'idéal ou l'enthousiasme de la croyance.