Installés définitivement à Mauzères, comme dans le nid où chaque essor de leurs ailes devait les ramener pour se reposer et se retremper dans la sainte possession l'un de l'autre, ils venaient faire un pèlerinage à cette triste maison qui était comme le paradis de leurs souvenirs. Elle était aussi bien entretenue que possible par le vieux Ladouze et par la fidèle et rieuse Mariotte. Ils y retrouvèrent donc cet air de fête qu'Adriani y avait apporté en un jour d'espérance, et Toinette, qui avait pris les devants, avec le trésor dans ses bras, leur en fit les honneurs.
Le trésor avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela parlait déjà un peu et roulait sur le gazon, sous prétexte de savoir un peu marcher. C'était le plus ravissant petit être que l'Amour, qui s'y entend bien, eût offert aux bénédictions de la Providence et aux baisers d'une famille. Adriani, contrairement aux instincts et aux préjugés de la plupart des pères, était enchanté que ce fût une fille. La perfection, selon lui, était femme, puisque Laure était femme.
L'enfant entendait ou sentait déjà la musique, et, quand son père et sa mère unissaient leurs âmes et leurs voix dans une chanson de berceuse faite à son usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies, et son regard fixe semblait contempler les merveilles de ce monde divin, dont les marmots ont peut-être encore le souvenir.
—Explique-moi donc, dit Adriani à sa femme en l'attirant doucement contre son cœur (l'enfant était enlacée à son cou), comment il se fait que tu m'aimes! Je t'avoue que je n'y crois pas encore, tant je comprends avec peine qu'un ange soit descendu à mes côtés et m'ait suivi dans les étranges et rudes chemins où je t'ai fait marcher!
Et il se plut à lui rappeler, ce que, depuis trois ans, elle avait supporté en souriant pour l'amour de lui: les malédictions de sa famille, l'abandon de son ancien entourage, l'étonnement du monde, la vie si peu aisée dans les commencements, si retirée d'habitude; car Laure n'avait voulu se procurer aucun bien-être, tant que son amant se l'était refusé à lui-même. Leur intérieur avait été si modeste, que, relativement à ses jeunes années et au séjour de Larnac, le séjour de Paris et de Londres avait été pour elle presque rigide d'austérité. Comme elle avait changé aussi toutes ses idées pour arriver à s'intéresser à la destinée d'un artiste vendu et livré à la foule! Comme, du jour au lendemain, elle avait abjuré toutes ses notions sur la dignité de l'art et sur le mystère du bonheur, pour venir, du fond de ce désert, saluer, en plein théâtre, le triomphe d'un débutant!
—Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'écria-t-il, ce qui s'est passé en toi, ici, le jour où tu as connu ma résolution et reçu mes adieux!
—Tu le sais, répondit-elle, quoique je n'aie jamais pu te le bien expliquer; j'ai senti que j'allais mourir, voilà tout. Je ne comprenais rien, sinon que tu renonçais à moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu ne m'aimais plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles raisons me paraissaient si niaises devant mon amour!…
—Tu m'aimais donc déjà à ce point?
—Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su qu'au moment où je me suis dit:
«—Je ne le reverrai donc plus!