»—Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici le moment où cette amitié peut nuire à leur repos, à leur raison, à leur réputation même. Laure étant plus riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à Octave et que je l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle passe quelques années au couvent, loin de nous, qu'elle apprenne à se connaître, à s'apprécier elle-même. Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera libre, et si, alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant mieux pour mon fils. Je n'aurai rien à me reprocher.
»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être compris par ces pauvres enfants, qui se quittèrent avec des larmes déchirantes. Vous eussiez dit, monsieur, la séparation de Paul et de Virginie. Madame de Monteluz eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable pour ma part. Elle me recommanda même de ne pas parler trop souvent de son Octave à ma Laure; car je l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais quittée! Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant! Nous fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-Cœur, où mademoiselle eut une chambre particulière, et où il me fut permis de la servir et de lui faire compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée des religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières dans toutes les études. Elle réussissait dans les arts mieux que toutes les autres, et elle avait l'air de ne pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré infini. Mais son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, toujours d'Octave! Il n'y avait pas moyen de faire autrement, car c'était un grand amour, une sainte passion que l'absence augmentait au lieu de la diminuer. Quand mademoiselle chantait ou étudiait son piano:
»—Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la musique.
»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la poésie:
»—Il aimera tout cela, disait-elle encore.»
»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait sans cesse. Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur, quelles jolies lettres! si enfant, si honnêtes et si tendres! Il n'y a pas de roman où j'en aie jamais trouvé de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu de me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure me disait comme ça:
»—Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante veut me contrarier. C'est par fierté, par délicatesse; mais je mourrai si je ne reçois pas de lettres d'Octave, et je suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort.
—Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit d'Argères, qui ne pouvait se défendre d'écouter avec attention.
—Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles, bien honnêtes et bien aimantes aussi; mais ce n'était pas ce style, cette grâce, cette force. Il fallait deviner un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait pas l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château, la chasse, le grand air…
—Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était bête! Ceux qu'on adore sont toujours comme cela.