—Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde, répondit Toinette, qui prenait plaisir à être écoutée; il avait le tempérament rustique, et, en fait de talents, il n'avait pas de grandes dispositions.

—Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, et, en fait de langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il avait l'accent marseillais?

—Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela fait quand on aime?

—S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une femme comme votre Laure.

—S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il n'y songea point, et, comme ma Laure n'y songea point non plus, il resta comme il était. Quand le temps d'épreuves parut devoir être fini, mademoiselle avait dix-huit ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de la mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant que cette passion n'avait fait que grandir, madame de Monteluz fut bien embarrassée. Son fils était trop jeune pour se marier. Elle voulait qu'il eût au moins vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour s'établir? Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame de Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris, où elle conduisit mademoiselle dans le monde, disant et pensant toujours, la noble dame, qu'elle ne devait pas éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de faire connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les bons partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui pouvaient lui faire oublier son ami d'enfance. Tout cela fut inutile. Mademoiselle passa à travers les bals et les salons comme une étoile. Elle y fut remarquée, admirée, adorée… C'est là que monsieur a dû la rencontrer.

Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration subite qui fit sourire d'Argères.

III

D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité de la Muiron semblait s'être assoupie dans son bavardage; mais elle se réveillait en sursaut et semblait s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je le plaisir d'ouvrir mon cœur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît, avant que je continue.»

Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention taquine, effleura les lèvres de d'Argères; mais tout à coup, par une illumination soudaine de la mémoire, il vit passer devant lui une figure dont l'image l'avait frappé, et dont le nom seul s'était envolé.

—Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire de musique, tout un carême. Elle connaissait le père Habeneck! Il allait lui parler dans sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide, et la jeune fille, un ange! toujours vêtue avec un goût, une simplicité!… des yeux noirs admirable, des traits, une taille, une grâce!… Quel beau front! quels cheveux! et l'air intelligent, mélancolique, attentif. Pâle, avec un air de force et de santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui, je l'ai vue, je la vois encore!