—Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant avec persistance comme pour se rappeler à son tour. Il venait beaucoup d'artistes chez ces dames, et pourtant.
—Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères d'un ton d'autorité qui domina Toinette.
—Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle. Les vingt ans des amants révolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme devenait fou, et mademoiselle s'obstinait à refuser tous les partis et ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois après, une affreuse mort…
—Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit? Voyons, est-ce vrai mademoiselle Muiron? La main sur le cœur, vous qui êtes une personne d'esprit et de sens, croyez-vous aux éternels regrets?
—Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas d'abord; je me disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin madame est si jeune, si belle, la vie est si longue! Et puis madame fera encore des passions malgré elle, et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui en vit toujours par le souvenir: elle se remariera!»
—Et à présent?…
—A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt trois ans qu'elle est veuve, et qu'elle est pire que le premier jour?
—On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?
D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait lancé les siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de son premier moment de surprise.
Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air triste: