—Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre… Je refusai. Madame de Monteluz insista.

—Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion de réparer mes torts envers M. de West en traitant son hôte comme le mien; vous me feriez croire qu'il me garde rancune et qu'il vous a défendu de me les pardonner en son nom.

Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort délabré où il y avait deux chaises de paille, une table chargée de mets assez rustiques et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée. Par compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique.

La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée à manger avec les maîtres, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage. J'appris d'elle qu'après la mort du cher Octave, madame avait toujours résidé près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, mais que ces deux femmes, tout en s'estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l'une par l'autre. La mère est une âme forte et rigide en qui la douleur s'est changée en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du salut. Il paraît que cela s'accorde en elle avec le goût du monde, qu'elle appelle respect des convenances et nécessité du bon exemple. Autant que j'ai pu en juger par les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est un esprit assez froid et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l'extrême sensibilité de la désolée, et qui commence à s'impatienter doucement de ne pas la trouver plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution, tantôt à propos de la religion, tantôt à propos de l'étiquette. La pauvre jeune femme s'est trouvée mal à l'aise sous cette domination, qui ne gênait pas seulement ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans la solitude, prétextant une visite à je ne sais quels parents du haut Languedoc, et des intérêts à surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a marché un peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie petite terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle lui avait laissées en héritage et qu'elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a plu. L'idée de ne connaître personne aux environs et de pouvoir se laisser oublier là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire, après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois mois et frémit à l'idée de retourner chez les grands-parents vauclusois. Cette infortunée savoure l'horreur de son isolement et les privations d'une vie de cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois, s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère que sa bru avait à s'occuper de sa propriété du Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, non pas tant parce que la belle-mère s'inquiète là-bas, que parce que la Muiron s'ennuie ici.

Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de face comme je te le dirai demain, car je m'aperçois que je t'écris un volume, qu'il est tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre.

IV

Suite de la lettre de d'Argères.

Août…

En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai pas le temps de relire, je me demande comment j'ai été si prolixe sur un sujet qui ne t'intéresse sans doute nullement et qui ne saurait m'intéresser plus d'un jour ou deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer dans le récit de cette aventure, si aventure il y a. Et, comme, au fait, il n'y en a pas l'apparence, je peux continuer sans indiscrétion envers ma belle désolée et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si je t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis seul dans une grande maison silencieuse; que la soirée est longue, et que tu es la seule victime que j'aie à immoler à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va s'augmenter d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance au souvenir que je veux conserver de cette rencontre singulière, et le moyen de le conserver, c'est de l'écrire, dussé-je, après l'avoir fini, le garder pour moi seul.

Je me suis laissé, dans mon précédent chapitre, à table avec mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences eussent pour moi quelque intérêt, je me trouvai insensiblement sur la causeuse plus disposé à dormir qu'à l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait pas. Mes yeux se fermèrent, et je m'endormis au léger bruit des assiettes et des tasses qu'elle emportait avec précaution.