Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur était accablante; les cousins faisaient invasion dans mon pavillon, et, sauf leur bourdonnement et les bruits lointains des travaux champêtres, un profond silence régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon somme; mais je me trouvai complétement seul dans le jardin. Je pénétrai dans la cour, pensant bien que madame de Monteluz m'avait assez oublié pour qu'il ne fût pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma grossière séance chez elle, et voulant au moins prendre congé de la duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je poussai jusqu'à la basse-cour. Elle n'était occupée que par une volée de moineaux qui s'enfuit à mon approche. Enfin, je trouvai une grosse servante au fond d'une étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans le petit bois, au bout de la prairie, parce que c'était son heure de s'y promener; que mademoiselle Muiron devait être chez le meunier, au bord de la rivière, parce que c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au jardinier, ce n'était pas son jour.

—Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle d'un air candide, je serai à ses ordres quand j'aurai battu mon beurre.

Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle Muiron, et je revenais vers la maison, afin de reprendre le sentier qui conduit à Mauzères, lorsque, par une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux tombèrent sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une perle au milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement dont jamais femme élégante se soit contentée. La vachère, qui m'avait suivi, portant son vase de crème vers la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine convoitise sur l'instrument, et me dit:

—Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On n'avait jamais rien vu de si beau ici, et madame musique que c'est un plaisir de l'entendre! C'est mademoiselle Muiron qui a acheté ça à la vente du château de Lestocq, pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en se promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à madame.» Elle a mis dessus, et elle l'a eu. Dame! elle fait tout ce qu'elle veut, celle-là! Si vous voulez musiquer, faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça. Entrez, entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas, puisqu'elle vous a fait déjeuner avec elle.

Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, qui n'était même pas fermée au loquet, et s'en alla faire son beurre.

Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance extrême à oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de nos destinées, ce mangeur d'existences, ce boulet qui m'a longtemps rivé à mille sortes d'esclavages; mais on boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges de la Suisse, deux mois que je n'ai tiré un son de mon gosier, et, à la vue de ce joli instrument, il me vint une envie extravagante de m'assurer que je n'étais pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris le piano, et, tout naturellement, la première chose qui me vint sur les lèvres fut le Nessun maggior dolore, que, la veille au soir, j'avais entendu chanter de loin par la désolée, et qui a besoin de son accompagnement pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix, par instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et, la troisième fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et je donnai toute ma voix, satisfait de m'entendre dans un local nu et sonore, et de reconnaître que le repos de mon voyage m'avait fait grand bien.

Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité pour savourer la jouissance que ce court et complet chef-d'œuvre doit procurer, même après mille redites et mille auditions, à un artiste encore jeune. Je ne sais pas si les vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec un égal plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils l'exploitent bien. Tu m'as dit souvent, mon ami, que, devant un Rubens, tu ne te souvenais plus que tu avais été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir analyser. Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois qu'on ne devient réellement quelque chose ou quelqu'un qu'après s'être fondu et comme consumé dans l'adoration pour les maîtres.

Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième fois, ce couplet. Je dus le chanter très-bien, car ce n'était plus moi que j'écoutais, mais le gondolier mélancolique des lagunes sous le balcon de la pâle Desdemona. Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, des colonnades mystérieuses, et, sous la tendine de pourpre, une ombre blanche penchée sur une harpe que la brise effleurait d'insaisissables harmonies.

Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, de mon émotion, et voulant pouvoir les emporter vierges de toute autre pensée; mais, en me retournant, je vis, dans le fond de l'appartement, madame de Monteluz, assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma part, d'immobilité de la leur. Puis madame de Monteluz, la figure couverte de son mouchoir, et repoussant doucement Toinette qui voulait la suivre, sortit précipitamment.

—Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal? dis-je à la suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et pourtant elle aime cet air, elle le chante!