—Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si bien que vous, et elle ne se fait pas pleurer elle-même. Vous venez de lui arracher les premières larmes qu'elle ait répandues depuis sa maladie, et c'est du bien ou du mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, mais elle ne se souciait plus de rien, et c'est par complaisance pour moi qu'elle chante et joue quelquefois, depuis que j'ai introduit ici ce piano. Je me figure qu'elle a besoin de quelques secousses morales, dût-elle en souffrir, et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce d'indifférence où elle est tombée.
Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour le moment.
—Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je, que vous m'avez retenu ici à l'aide d'un mensonge?
—Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai vu que vous étiez artiste musicien: que ce soit par état ou par goût, qu'est-ce que cela fait? Et puis vous êtes aimable, vous êtes charmant, et, si madame pouvait se plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou deux, cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme tout le monde. Est-ce donc un si grand sacrifice que je vous demande, de vous intéresser toute une matinée à la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure femme qu'il y ait sur la terre?
Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille parlait, et je lui offris de chanter encore, dût madame de Monteluz revenir pour me chasser. La Muiron m'embrassa presque et me dit:
—Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que madame ne connût pas? C'est bien difficile, mais si cela se rencontrait! Tout ce qu'elle sait lui rappelle le temps passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et qui serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être que du bien.
Je chantai ma dernière composition inédite; une idée riante et champêtre qui m'est venue en traversant l'Oberland, et dont je suis aussi content qu'on peut l'être d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées latentes, si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation détruit.
Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin pour pleurer, m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle, et qui alla la trouver, revint me dire qu'elle me demandait, comme une charité, de recommencer.
Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de vie, je pris définitivement congé de Toinette; mais je n'avais pas gagné le revers du coteau, que Toinette me rattrapa.
—Je cours après vous pour vous remercier de sa part, me dit-elle. Elle a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la force de dire un mot, et elle a une douleur si discrète, qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez comme cela. Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce que vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes sont désagréables à voir.