—Alors… vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? dit-elle avec effroi.

—Je reviendrai demain et je partirai après-demain. Bonsoir, mademoiselle Toinette.

—Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents en me tournant le dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas de confiance en moi, ce sera tant pis pour vous!

Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai d'elle intérieurement, car je jure…


Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva pas sa lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne partit pas. Huit jours après, il lui en envoya une plus concise que voici:

V

Lettre de d'Argères à Descombes.

Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces jours derniers. Je les ai mis de côté pour t'en montrer l'épaisseur, comme pièces justificatives de cette assertion. Mais je ne te les ferai pas lire. Au commencement d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard. Quand on se sent pris véritablement, on devient muet. Chez moi, ce n'est pas consternation, c'est plutôt recueillement. Te voilà au fait. Je suis sous l'empire d'une passion. Si elle était partagée, je ne te dirais même pas ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue que je ne suis pas un amant heureux, mais que je suis cependant heureux de sentir que j'aime.

Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre, cher ami, que tes esprits ont pris réellement un vol qui n'est pas le mien. Je dois te sembler ridicule. Cela m'est égal; mais je ne voudrais pas te sembler importun par mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de n'être plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir goûté les suprêmes jouissances de la vie et les dédaigner pour des jouissances vulgaires? Non. La fièvre de spéculations qui te possède en ce moment n'est autre chose elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le jour où, accrochant ta palette aux pauvres murailles de ton atelier, tu m'as dit: