—L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour assouvir les besoins que l'imagination nous crée!

Je t'ai répondu, il m'en souvient:

—Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être plus d'artiste.

—Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la souffrance!

Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation et tes facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur, il y avait en toi des tendances innées, une capacité non développée, mais certaine, pour la spéculation. L'art t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais pris, dès l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être aussi mon exemple t'avait-il influencé. Blâmé, repoussé de ta famille, réduit à souffrir des privations que tu n'avais pas connues, tu as eu plus de talent que de bonheur et tu t'es découragé, peut-être au moment de vaincre!

Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais cette carrière improductive pour le suivre dans la sienne, tu t'es jeté, d'abord avec dégoût, et puis bientôt avec ardeur, dans les jeux de la fortune. Tu as connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus absorbantes que les autres. Et maintenant, tu avoues que les jouissances que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent en un instant. Tu dis que la jouissance est précisément dans le travail, l'agitation, les transports qu'exigent et procurent les chances de gain et de perte. Je te comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide d'excitations, artiste en un mot, tu fais, de la spéculation, une espèce de passion que tu pourrais appeler l'art pour l'art.

Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette arène brûlante? J'aurais mauvaise grâce, quand c'est par toi que moi-même… Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation. Je ne m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais vaillamment dès que les catastrophes seraient un fait accompli, puisque jamais ton honneur ne sera mis en jeu. Mais je songe, cher ami, à la rapidité de ces existences fébriles, à l'énorme dépense de forces qu'elles absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous ont été données pour un bonheur plus calme et des émotions mieux ménagées. Je songe à ceux que nous avons vus briller et disparaître, blasés, malades ou tristes, lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et jusqu'après avoir atteint leur but apparent, la richesse! Je reviens à mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, l'homme, peut-être, sont anéantis!

Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé. Je suis loin de le penser, et, puisque tu jettes ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà plus artiste!» c'est que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter. Permets-moi de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à mon retour à Paris, quelque influence sur toi: non pour te ramener, au grand désespoir des tiens, dans le grenier où nous avons peut-être trop souffert, mais pour te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la vérité, à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi devant ce blasphème! Tu parles à un amoureux qui poursuit son idéal dans les yeux d'une femme, comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune. Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en somme, nous marchons tous deux dans les ténèbres; mais je crois mon but plus réel que le tien, et les sentiers qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la poésie.

Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de pleurer quand je te vois railler nos rêves du passé et nos misères pleines d'espérance et de courage.

Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et mille fois merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve que c'est assez. Pour rien au monde je ne voudrais m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je veux, avec toi, prêcher d'exemple.