Journal de Comtois.
Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais pas encore ce qu'il est, mais il s'en cache si bien, que ce doit être très-fâcheux. Sitôt que je le saurai, je le quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène à Paris; autrement, le voyage serait à ma charge.
J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie un peu. C'est la femme de charge d'une dame folle qui demeure tout près d'ici. Elle s'appelle Antoinette Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit. Cette dame folle est riche et de grande maison, ce qui est cause que monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a pas sa tête pour l'épouser. Mademoiselle Muiron ne dit pas la chose comme elle est, mais elle s'inquiète beaucoup de savoir qui est monsieur, et je vois à son tourment que les choses vont vite. Après tout, je ne peux rien lui apprendre de monsieur, puisque je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam; mais le mal qu'il se donne pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni sou ni maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.
Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante, et, quand je lui dis que sa maîtresse est aliénée, elle fait celle qui se moque de moi; mais on ne m'attrape pas comme on veut, et je sais bien que cette dame ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon maître, qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée de blanc. Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, et, de chansons en chansons, il la mettra dans le cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son plan, qui est bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi.
Narration.
Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée à son ami, récit qui resta dans ses papiers, Laure de Monteluz, un instant secouée par les larmes qu'avaient provoquées des chants véritablement admirables, retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée dans son marbre comme une Galathée déjà lasse de vivre. Disons quelques mots de ce jeune homme que Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux.
Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. Beau, intelligent, richement doué, confiant, prodigue, impressionnable, il avait mangé son patrimoine. Forcé de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus malheureux. Malgré quelques douleurs et quelques traverses passagères, tout lui avait souri dans la vie: l'art, le succès, le gain, les femmes surtout. En cela son existence ressemblait à celle de tous les artistes d'élite, de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et adoptés par le monde.
Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous vivons, c'est qu'après avoir usé et abusé d'une vie de triomphes et de plaisirs, il était encore, à trente ans, aussi jeune de corps et d'esprit, aussi impressionnable, aussi naïf de cœur, aussi droit de jugement que le premier jour. C'était une si belle organisation, que nul excès n'avait pu la flétrir au physique, nulle déception la déflorer au moral. Les funestes enivrements qui dévorent tant d'existences vulgaires, et même beaucoup d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni dans la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation du scepticisme rend très-difficile à constater de nos jours, mais dont l'existence n'est pas une pure fiction de roman. Il est encore de ces natures privilégiées dont la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas elles-mêmes.
D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé; mais, faute de rencontrer sa pareille, il n'avait jamais été lié par l'amour. Il avait souffert, il avait fait souffrir. Né pour être fidèle, il avait été volage. Sincère, il avait trompé en se trompant lui-même sur la durée et la portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal remplissait son âme sans l'attrister. Le positif avait accès dans sa vie sans la dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait, il regardait peu derrière lui, devant lui encore moins. Pour le passé, il avait la générosité; pour l'avenir, le courage des forts.
Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant sans outrecuidance, ne se connaissait pas d'ennemis, parce qu'il n'enviait et ne haïssait personne. Il aimait l'art avec son imagination et avec ses entrailles. Il ne savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille odieuses petitesses qui désolent la profession de l'artiste.