Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète et le travail dévorant, le bruit et le silence, la jouissance et le rêve. La succession rapide de ses goûts et de ses changements d'habitudes pouvait paraître du caprice et de l'inconséquence: c'était, au contraire, l'effet d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter par des jouissances diverses.
Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, et, tout en courant vite, tout en vivant beaucoup pour son compte, son grand œil bleu, qui voyait bien, avait embrassé, dans une appréciation juste, les hommes et les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une bonté souveraine qui leur fait une loi facile de l'indulgence, une foi solide du progrès.
—Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il; il faut être impitoyable pour le croire éternel.
D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il n'est guère de véritable artiste sans spiritualisme sincère et profond. La foi de l'artiste est même plus solide que celle du philosophe. Elle n'est pas discutable pour lui, elle est son instinct, son souffle, sa vie même.
D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon enfant. Il était homme, et c'est avouer que l'insensibilité de cette belle Laure, qu'il admirait trop pour ne pas l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans les premiers moments, une certaine mortification intérieure; mais son bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de lui-même.
—Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, et, l'ayant vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant elle. Ses larmes et sa confiance sont un payement fort honnête de mon petit mérite. Que me doit-elle de plus?
Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable, il se prenait d'une tendre compassion pour elle. Il se reprochait généreusement de s'amuser aux bagatelles de l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des tombes?
L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale qui pesait sur cette femme amena entre elle et d'Argères une manière d'être assez inusitée, et l'espèce d'abîme creusé entre eux par sa douleur fut précisément la cause d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun symptôme d'aliénation, la veuve d'Octave ne jouissait pourtant pas d'une lucidité complète. Pour avoir trop contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle avait pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait pas toujours d'elle de sortir. Plongée ou ravie dans des contemplations intérieures, tantôt pénibles, tantôt douces, elle était devenue si étrangère au monde extérieur, qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui s'écoulait et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques jours dans un redoublement de fatigue pendant lequel d'Argères resta des heures entières à l'observer et à la suivre, tantôt de près, tantôt à distance, sans qu'elle se rendît bien compte de sa présence. Elle le salua plusieurs fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver, oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu d'un échange de paroles courtoises et revint, après avoir rêvé seule au bout d'une allée, reprendre la conversation où elle l'avait laissée, sans s'apercevoir qu'elle l'eût interrompue.
Dans d'autres moments, elle vint finir près de lui une réflexion ou une rêverie qu'elle avait commencée en elle-même. Enfin, il y eut dans son cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme, déjà épris, de la voir plus souvent et plus longtemps que les convenances ne semblaient le permettre, et qui l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne moins dévouée que Toinette.
Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir amoureux d'un fantôme, il se laissa aller à l'espèce d'attrait curieux qu'il éprouvait à l'observer.