Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct qui l'entraînait vers le Temple, et qui l'y retenait une partie de la journée. Il avait l'âme pleine de pensées musicales qui recommençaient à le tourmenter et dont il demandait à sa propre audition la sanction définitive. La désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute liberté et ne pas gêner les hésitations de sa fantaisie par une attente indiscrète. La délicate réserve qu'elle y apporta fit croire parfois à l'artiste que sa jouissance musicale était épuisée, et qu'elle devenait insensible à cette distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette s'il ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable. Celle-ci lui répondit qu'il ne devait rien craindre: ou madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir, ou elle ne l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de s'abstraire complétement.
Laure avait pris l'habitude de passer presque toute la journée en plein air. La maison ne lui offrant aucune ressource de bien-être et l'attristant sensiblement, elle cherchait le soleil, la vue des arbres, et marchait lentement, mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au revers de la colline, un assez vaste parcours. Néanmoins, cette obstination ambulatoire, cette inaction absolue, avec une physionomie absorbée, étaient des symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à personne, et qui, augmentant avec la santé apparente de sa maîtresse, lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter dans l'espoir d'une aventure de roman, comme on s'attache à une ancre de salut.
D'Argères observait aussi ces symptômes avec une terreur secrète. Sa répugnance pour les fous lui faisait croire que la belle Laure ne pourrait jamais être à ses yeux qu'un objet de pitié; mais, par un phénomène bien connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi le fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa rêverie, de sa pensée continuelle.
Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison étant déserte et l'hôtesse invisible, il s'installait devant le piano, où ses idées les plus riantes prenaient, malgré lui, une teinte de sombre tristesse. Il en était épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait s'être attachée à cette morne demeure, et même à cet instrument qui lui semblait tout à coup humide de larmes ou brûlant de fièvre. Mais, tout à coup aussi, la désolée passait à portée de sa vue, et il subissait l'influence magnétique de sa marche lente et soutenue. Cette beauté, extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme pour l'emporter dans un monde inconnu, à travers des pensées sans issue et des énigmes sans mot. C'était un sphinx qui, sans le regarder, sans le voir, l'enlaçait irrésistiblement dans les spirales sans fin de sa promenade fantastique.
Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait dehors et croisait les pas de la désolée comme pour rompre le charme. Elle se réveillait alors et venait à lui d'abord sans le reconnaître; puis, son regard étonné s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits; elle lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde réel, elle lui parlait avec une douceur pénétrante. Peu à peu, elle reprenait les grâces de la femme, grâces d'autant plus persuasives qu'elles étaient involontaires. Tantôt elle s'excusait de son manque d'égards, traitant naïvement d'Argères comme un artiste religieusement ému traite un grand maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion et disant avec une simplicité d'enfant:
—Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me tiendrai bien loin!
Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez elle, et qu'elle s'imaginât que d'Argères était le maître de la maison et le propriétaire du piano.
Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs jours, pendant lesquels d'Argères, attiré et retenu comme le fer par l'aimant, ne rentra à Mauzères que contraint et forcé par l'heure et le sentiment des convenances. Ce peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la désolée la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit pour créer à cette dernière une habitude, un besoin d'entendre d'Argères et de l'apercevoir à chaque instant, besoin dont elle ne pouvait se rendre compte, mais qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir.
Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait sur son journal: «Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a dit de redemander ses cravates à la lingerie,» d'Argères, se sentant gagner par un trouble intérieur qu'il était encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne plus retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne, le baron, dont l'absence menaçait de se prolonger.
En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de faire sa malle pour le lendemain matin, et il s'enferma pour écrire des lettres et mettre en ordre ses papiers. Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues l'empêchaient d'aller prendre congé d'elle; mais il ne put jamais trouver l'expression respectueuse sans froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira trois fois sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui s'agitait en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: Entrez, et vit apparaître Antoinette Muiron.