—C'est une frayeur d'enfant imbécile, si vous voulez, dit-elle en se rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer est un mot terrible; et, quand quelqu'un auprès de moi le prononce… Non! non! je ne veux pas seulement que Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un être mort, c'est affreux! je sais ce que c'est!

—Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne? Vous n'acceptez, comme vous dites, que la pitié?

—Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin sentiment, qui fait encore plus de bien à ceux qui l'éprouvent qu'à ceux qui en sont l'objet. Je sens cela en moi-même quand je m'aperçois que j'oublie mon mal auprès des autres malheureux.

—Si vous connaissez encore la pitié, vous êtes encore capable d'aimer, car la pitié est un amour.

—Un amour général qui ne s'attache pas à un seul être au détriment de tous les autres. Voilà celui que j'accepte, et que je peux payer par la reconnaissance.

—Cela est très-logique, dit d'Argères en souriant pour cacher l'effroi que lui causait la fermeté de son accent; et, pour une personne idiote ou folle, c'est assez puissant de raisonnement. Puisque vous êtes si lucide, résumons-nous. Vous ne voulez pas être aimée à l'état d'individu, mais secourue et consolée par des charités toutes chrétiennes, parce que vous ne valez pas la peine qu'on se consacre à vous en particulier. Pourtant, si Toinette s'absente une heure ou deux, vous êtes inquiète, vous vous affligez.

—Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je ne lui adresse, ni des lèvres ni du cœur, aucun reproche.

—Mais pourtant sa vie entière est absorbée dans la vôtre, et vous acceptez ce dévouement. Donc, vous pouvez faire exception à votre rigidité d'abnégation en faveur de quelqu'un, et vous sentez bien que ce quelqu'un vous aime.

—Ah! monsieur, même de la part de Toinette, qui m'a élevée, qui s'est fait, de me soigner, une habitude impérieuse et un devoir jaloux, cela me cause des remords. Vous avouerai-je…? Oui, vous voulez que je me confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers où ce remords est si poignant, où je suis si révoltée contre moi-même d'accaparer ainsi, au profit de ma misérable demi-existence, le dévouement d'une personne qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-même; enfin, je me fais quelquefois tellement honte et aversion, que j'ai des pensées de suicide et que j'y céderais si je ne craignais de laisser des remords imaginaires à cette pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des envies sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'être plus à charge à personne… Ah! si je savais un désert que je pusse atteindre en liberté! Celui-ci m'a affranchi de la souffrance de mes proches; mais déjà on me réclame, on me rappelle… et il n'est d'ailleurs pas assez profond, puisque m'y voilà avec Toinette qui m'aime, et vous qui parlez de m'aimer.

—Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argères, qui l'écoutait sans dépit, parce qu'il voyait en elle une sincérité complète. Je ne vaincrai pas sa douloureuse sagesse. Voyons si les entrailles sont muettes et si tout instinct d'affection humaine est éteint pour jamais.