—Dites qui ne peuvent plus! Écoutez, ne me croyez pas si lâche que de ne pas avoir lutté. Ne me jugez pas comme fait ma belle-mère, qui me dit que je nourris ma douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non, personne n'aime la souffrance! tous les êtres la fuient. J'ai voulu, j'ai souhaité guérir; je le voudrais encore si j'espérais en venir à bout. J'ai obéi à toutes les prescriptions physiques et morales. J'ai écouté le prêtre et le médecin. J'ai recouvré la santé du corps, et croyez bien que ce n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai pu suivre un régime et consacrer du temps à me cultiver comme une plante précieuse, quand je me sentais pour jamais privée de soleil et de parfums. On me disait: «Guérissez le corps, la santé morale reviendra.» Quelle santé morale? La résignation? On en a de reste devant les maux accomplis et sans remède. La soumission aux volontés de Dieu? Comment pourrais-je me révolter contre ce qui m'a écrasée? Tenez, on succombe à cette guérison-là. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre toute vivante dans les ténèbres de la mort. Je me porte bien et je perds mes facultés. Ma volonté m'échappe, mes forces intellectuelles s'émoussent. Je ne souffre même plus, je m'ennuie!

—Alors, dit d'Argères profondément attristé, vous ne voulez plus lutter? Vous n'essayerez plus rien pour sauver votre âme?

—Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais. Je crois à la bonté sans bornes de Dieu; mais je crois aussi à nos devoirs sur la terre. Jusqu'à mon dernier jour de lucidité, je me défendrai de mon mieux contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien que je le fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en parle! C'est pourtant la chose la plus difficile et la plus pénible que je puisse me commander à moi-même.

—Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas vous en remercier. Ce n'est pas pour moi que vous le faites: c'est pour vous; dites avec vérité que c'est pour vous!

—C'est pour ma famille, qui est contristée, humiliée et scandalisée de ma situation d'esprit; c'est surtout pour cette pauvre fille qui me sert, qui ne m'a jamais quittée, qui a ses travers, je le sais, mais dont l'affection et la patience effacent toutes les taches devant Dieu et devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous à qui je ne veux pas léguer, pour remercîment de quelques jours de commisération, l'exemple d'un abandon de moi-même, qui pourrait, si jamais vous êtes malheureux, vous faire croire à l'abandon de Dieu envers ses créatures.

—Ainsi ce n'est pas pour vous-même?

—Pour moi?… Ah! monsieur, vous ne savez pas une chose effrayante… Non, je ne veux pas vous la dire.

—Dites-la! s'écria d'Argères, dont la passion croissante s'armait d'une volonté capable d'exercer une sorte d'ascendant magnétique.

—Eh bien, répondit-elle, le suicide moral a de plus grands attraits encore que le suicide matériel, si on s'y laissait aller… Il y a dans l'oubli de la réalité, dans le rêve du néant, dans le trouble de la folie, un charme épouvantable qui semble parfois la récompense et le soulagement promis aux violentes douleurs longtemps comprimées!

—Taisez-vous! dit d'Argères; cette pensée doit vous faire frémir. Elle est impie; chassez-la de votre cœur à jamais; craignez qu'elle ne soit contagieuse pour ceux qui vous comprendraient!