—Oui, vous avez raison! répondit-elle vivement en lui saisissant le bras comme si elle eût craint, cette fois, de rouler dans un abîme ouvert sous ses pieds. Vous avez raison! vous avez une âme vraiment croyante, vous! vous me parlez comme un père… vous me faites du bien, c'est là ce qu'il faut me dire! Et quoi encore? Parlez-moi, vous me faites du bien!

—Si cela est, s'écria d'Argères en la saisissant dans ses bras et en l'y retenant, vous êtes sauvée, je le jure devant Dieu! Restez là, sans honte, sans crainte, et reposez cette tête malade sur un cœur plein de jeunesse cl de force! Fiez-vous à moi qui ne vous demande rien et qui ne pourrais rien vouloir de vous que ce que vous ne pouvez pas me donner, une affection complète et absolue. Fiez-vous entièrement, Laure; je suis trop fier pour songer à égarer l'esprit d'une femme comme vous; je me respecte trop moi-même pour ne pas vous respecter. Votre pudeur alarmée en ce moment me serait une injure mortelle. Écoutez-moi donc et croyez-moi. Ce n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle: c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande de vous parler; quelque chose de supérieur à votre volonté et à la mienne; c'est la voix de l'amour même qui remplit mon sein et qui déborde, mais sans délire, sans effroi, sans hésitation. Laure, je vous aime. Je pourrais vous cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous offrir seulement, pour vous tranquilliser, une amitié douce et fraternelle. Je vous tromperais; ce serait un plan de séduction, ce serait infâme. Il faut que vous acceptiez mon amour pour accepter mon amitié, car l'amitié est dans l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre vous est nécessaire. Vous voulez guérir, vous voulez ne pas perdre la notion de Dieu, ni le titre sacré de créature humaine. Arrière donc l'abîme décevant de la folie! Qu'il soit à jamais fermé! Oubliez que vous y avez plongé un regard coupable. Ayez la volonté; respectez-vous, aimez-vous vous-même, voilà tout ce que je vous demande, tout ce que je prétends vous persuader en vous aimant. Ne vous inquiétez pas, ne vous occupez pas de moi; ne voyez en moi que le médecin sérieux de votre noble intelligence ébranlée. Je ne veux pas souffrir de mon rôle: j'ai la foi. Quand même je souffrirais, d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage si je vous quittais maintenant.

Il lui parla encore avec effusion et trouva l'éloquence du cœur pour la convaincre. Elle l'écouta sans lui imposer silence, sans relever sa tête, qu'il avait attirée sur son épaule, sans exprimer, sans ressentir le moindre doute sur la sincérité et la force du sentiment qu'il exprimait. Il y eut même un instant où, bercée par le son de sa voix, elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un rêve. D'Argères avait gagné en partie la cause qu'il plaidait: elle avait foi en lui.

Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-même, et, se relevant doucement, elle lui dit avec un sourire déchirant:

—Oui, vous êtes grand, vous êtes vrai, vous êtes jeune, pur et bon. J'accepte de vous la sainte amitié; je voudrais pouvoir accepter le divin amour! Eh bien, je me suis interrogée en vous écoutant, et chacune de vos paroles m'a éclairée sur moi-même. Je ne peux pas accepter une si noble passion, et, pour qu'elle s'efface en vous, pour que l'amitié seule me reste, il faut que nous nous quittions pour longtemps. Vous souffririez près de moi de me sentir indigne d'être si bien aimée. Oui, oui! je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer…

—Que voulez-vous dire?

—Rien; ne m'interrogez pas; ne réveillons pas ma mémoire; ne songeons pas trop non plus à l'avenir. J'ai peur de tout ce qui n'est pas le moment où je vis. Je vis si rarement! En ce moment-ci, je vis, grâce à vous; je crois au tendre intérêt, aux sollicitudes infinies, à l'immense dévouement; cela suffit à me faire un bien immense. Soyez donc béni, et que le côté le plus sublime de votre attachement pour moi soit satisfait et récompensé. Je peux vous dire que je guérirai peut-être, ou tout au moins que je veux, que je désire guérir. Voilà tout le baume que, quant à présent, vous pouvez verser sur ma blessure. Davantage serait trop. J'y succomberais peut-être. Je n'ai pas la force de regarder le ciel, moi dont les yeux ne peuvent pas même supporter l'ombre. Je deviendrais aveugle; j'éclaterais comme l'argile à un feu trop ardent. Quittez-moi, et dites-moi seulement que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est une idée affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru, ce soir, que je ne vous reverrais plus… je l'ai cru deux fois: d'abord dans une sorte d'hallucination, pendant que Toinette s'était absentée, et puis tout à l'heure avec une lucidité plus cruelle, quand vous êtes sorti… eh bien, dans ma frayeur, je vous pleurais… car je vous aimais, et je vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant! Ne vous y trompez pas, c'est peu de chose, au prix de ce que vous m'offrez. C'est un mouvement égoïste, comme celui de l'enfant qui s'attache à un secours, sans être capable de rendre la pareille. Vous ne devez pas consacrer votre vie, pas même une courte phase de votre vie, à un être frappé de la plus funeste ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre. Quand même vous en auriez l'admirable courage, je refuserais, moi! car je me prendrais en horreur, et mon scrupule deviendrait intolérable. Adieu, adieu! quittez-moi, oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je guéris, si je me sens renaître, ne fussé-je digne que de l'amitié que vous m'aurez conservée, je vous la réclamerai. Vous êtes trop parfait pour n'avoir pas inspiré déjà d'ardentes amours. Elles n'ont pourtant pas été à la hauteur de votre âme, puisque vous n'avez aucun lien qui vous ait empêché de m'offrir cette âme dévouée; mais c'est, dans votre destinée, une lacune qui sera comblée promptement. Mal ou bien, vous serez encore récompensé mieux que par moi, jusqu'à l'heure où vous rencontrerez la femme entièrement digne de vous. Cette pensée ne trouble pas l'espérance que je garde de vous retrouver, et d'être pour vous quelque chose comme une sœur respectueuse et tendre.

Tel fut le résumé, souvent interrompu, des réponses de Laure. En la trouvant si nette dans ses idées et si fortement retranchée dans une humilité douloureuse, l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne désespéra pas un instant. Il repoussait l'idée d'une séparation; il refusait l'épreuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour se communique par la volonté. Si Laure n'était pas de ces organisations débiles qui en ressentent et en subissent la surprise physique, elle n'en était que mieux disposée à comprendre et à partager une passion complète et vraie. C'était une femme dont il fallait d'abord posséder le cœur et l'esprit. D'Argères n'était pas au-dessous d'une telle tâche.

Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-même et promit de se soumettre à toutes ses décisions; mais il demanda deux ou trois jours avant d'en accepter une définitive, et il fut autorisé à revenir le lendemain matin.

VII