»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans direction et sans frein à l'âge des passions. J'avais quelque fortune et beaucoup d'amis, les artistes en ont toujours, car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien autant que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus la France que dans le monde des grandes villes d'Italie. Je dissipai mes ressources dans une vie facile, enthousiaste, folle même, au dire de mon conseil de famille, et dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me fasse rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; je résolus de tirer parti de mon talent. Mes grands-parents jetèrent les hauts cris et m'offrirent de se cotiser pour me faire une pension. Je refusai: cela me parut un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés, je vins en France; je me mis en relation avec des artistes; je chantai dans plusieurs réunions; j'y fus goûté, encouragé, et je cherchai à me procurer des élèves; mais cette ressource arrivait lentement, et le métier de professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours, à force de talent et d'éloquence; mais dépenser toute ma puissance pour des élèves, la plupart inintelligents ou frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se laissait absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes gens bien doués et pauvres, qui me dédommageaient intellectuellement de mes fatigues, mais qui ne pouvaient conjurer ma misère.

»La misère, je ne la crains pas extraordinairement; je ne la sens même pas beaucoup quand elle ne se convertit pas en solitude. La solitude me menaçait. Je mis l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte mes souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter et savourer le bonheur vrai ne se fit pas autour de moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop ardente des joies parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on n'y rencontre probablement qu'une fois.

»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et je causai des chagrins dont il ne m'appartenait pas de trouver le remède. La fuite seule pouvait en faire cesser le renouvellement. Je partis. Je voyageai. Le produit fort modeste de quelques publications musicales, qui eurent du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité de mes enthousiastes. Pour un homme qui a quelque talent spécial et point d'ambition, le monde est accessible, et partout je me vis comblé d'égards, ce que je préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à être associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre, et je peux dire que je n'y fus pas recherché seulement comme chanteur. On voulut bien me traiter comme un homme, quand on me vit me conduire en homme. Je ne sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends guère qu'un artiste qui se respecte ait besoin d'autre chose que d'un habit noir et d'une complète absence de vices et de prétentions, pour se trouver à la hauteur de toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste, qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités et aux emportements de la jeunesse, dès le jour où la satisfaction de ces appétits violents me fut refusée par la fortune. Je ne devins point un sage: les plaisirs courent assez d'eux-mêmes après celui qui sait en procurer aux autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse de l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la liberté du lendemain avec un peu de prévoyance dans le jour présent.

»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, et de me dire que je n'aurais en ma possession que le nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent les artistes de devenir ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé par lui-même n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore les pauvres enrichis. Élevé dans le bien-être, je ne méprisais ni n'enviais des biens dont ma prodigalité avait su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais que je n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté et de mon indépendance.

»La fortune est quelquefois comme le monde: elle sourit à ceux qui ne courent pas sur ses pas. Un petit héritage très-inattendu me permit de revenir à Paris. Je me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le public grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis nombreuses et ardentes où je me laissais entraîner. Le public voulut m'avoir à lui. L'Opéra m'offrit et m'offre encore un engagement considérable. Les élèves assiégeaient ma porte. Les concerts me promettaient une riche moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir la Suisse, le mois dernier. J'avais placé, de confiance, ma petite fortune chez un ami qui, sans me rien dire, l'avait risquée dans une opération commerciale que je ne connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme certaine. S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me l'eût restituée; il l'a décuplée. Pendant que je gravissais les glaciers et que mon âme chantait au bruit des cataractes, je devenais riche à mon insu: je le suis! J'ai cinq cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout de suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses matérielles maintenant, que j'aurais perdu sans effroi cette richesse relative, le lendemain du jour où elle me fut annoncée; mais, aujourd'hui, aujourd'hui, Laure, elle me rend heureux, puisqu'elle me permet de me donner à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux vivre et vivre à l'abri des privations. Votre Toinette m'a dit que vous êtes riche; je ne sais ce qu'elle entend par là; j'ignore si vous l'êtes plus ou moins que moi. Je vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela m'est indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce genre de réflexions. Je vous connais assez pour savoir que, si vous m'aimiez assez pour être à moi, vous m'eussiez accepté pauvre comme je vous accepterais riche, sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni ma vie ni ma conscience n'appartiennent.

»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la solitude; nous la trouverons aisément à nous deux; car, pour une femme, elle n'existe nulle part sans une protection. Vous n'aurez pas à craindre de m'arracher à une vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour, c'est vous! D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre besoin factice que la plupart des artistes éprouvent de se trouver en contact avec la foule. Je ne suis pas de ceux-là. Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le public. Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en somme, et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est par mon âme, ce n'est point par mes yeux ni par mes oreilles que je suis en rapport avec eux. Si une bonne et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur profitera, et je ressens leur sympathie en dehors du temps et de l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat peut errer, mais la réflexion des masses redresse l'erreur. Il faut donc contempler le vrai dans l'homme face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête avec l'âme de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et dans les inspirations du cœur. Voilà le respect, voilà l'affection qu'on doit aux hommes, et, dans cette notion de leur confraternité avec nous-mêmes, ceux de l'avenir autant que ceux d'aujourd'hui comparaissent pour nous servir de juges, de conseils ou d'amis.

»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer leur encens, comme dans la crainte poignante de ne pas être compris d'emblée, il y a quelque chose de maladif qui ne tiendrait pas contre une pensée sérieuse, si le talent qui se produit était sérieux et prenait son siége dans la conscience.

»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! Jamais, quand je me suis prosterné en esprit devant Dieu, source du vrai et du bon, pour lui demander de me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment, je lui demande ses dons les plus sublimes, l'amour vrai partagé; et je l'implore avec tant de feu et de naïveté, qu'il m'exaucera.

»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous parcourrons des pays nouveaux, nous nous cacherons sous terre, nous dépenserons ma petite fortune en un jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre avenir. Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends que tu en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai poindre seulement une fantaisie, et je sens que, pour la satisfaire, je transporterai, s'il le faut, des montagnes…

»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. Ne sais-tu pas que c'est déjà du bonheur que tu me donnes en m'élevant à la plénitude de mes propres facultés, en me plaçant au faîte de ma propre énergie!