—Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple, vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé, dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour être un peu folle.

—Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!

—Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs… Vous avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un mot qui jurait dans votre bouche inspirée…

—Oui, j'ai dit: Elle n'a que cela? et c'était un cri de joie. Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours, et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité.

Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était passé entre madame de Monteluz et lui.

Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque chose de la sécheresse des vieux garçons.

Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole de pureté autour de son idole.

Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.

Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers quelques chefs-d'œuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas.

Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de publier un petit recueil de vers choisis intitulé la Lyre d'Adriani.