Voici quel était son but:
Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement, les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond.
En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'œuvre.
Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit, en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple.
C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué.
—Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique, c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout bonnement l'alouette monte, ou l'alouette vole, c'est bien assez pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma contemplation.
—A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots?
—En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas de son domaine, non certes; mais en musique, oui.
—C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste et le Tasse?
—Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la manière des anciens, et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades ont rhythmé les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire de cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la musique, je vous le déclare. Paix à la cendre d'Hippolyte Monpou et consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence. Je donnerai de tout mon cœur le pas, dans mon estime, à vos vers sur ma musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour être chantés.