Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta stupéfaite.
Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il ne voyait pas seulement la marquise.
—Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la moins équivoque, je vous présente M. d'Argères, dont je n'ai pas encore eu le temps de vous parler, mais qui mérite de vous un bon accueil.
—Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise en saluant Adriani, d'après celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d'un grand mérite pour qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans votre intimité.
Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se réveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise, qu'il entendit confusément, qu'au regard terrible qu'elle attacha sur lui. Il n'y avait pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en échappait un froid de glace qui passait dans tous les membres.
Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée une seconde fois; il salua profondément la marquise, et, surmontant l'espèce de paralysie que lui causait l'aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi, attendant qu'elle passât de l'épigramme au reproche.
La marquise restait debout, et cette attitude était fort significative. Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir son hôte, avant que la vieille dame, habituée d'ailleurs au rôle de première maîtresse de la maison, leur en eût donné l'exemple.
Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire un siècle, si l'on se représente l'embarras intérieur d'Adriani.
Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi à l'aise que si la marquise l'eût reçu à bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement. Elle sentit quelque chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à ses yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande position dans le monde, elle craignit d'avoir été trop loin et se rassit en invitant, d'un geste royal, sa belle-fille et son hôte à en faire autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite sur son fauteuil et attendant une explication.
Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de la révélation, qu'Adriani ne voulait sans doute pas faire à un tiers, de ses sentiments secrets. Elle eût été bien embarrassée de donner le moindre éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société, puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir.