Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place au salon, s'était réfugiée dans un coin où, feignant de ranger une corbeille à ouvrage, épouvantée de l'attitude que prenaient les choses, mais curieuse d'en voir l'issue, elle offrait la vivante image de la perplexité.
XI
La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe pétrifié, c'était Adriani. Laure, tranquille pour elle-même, qui ne sentait rien à se reprocher, n'était pas sans inquiétude pour celui qui, en lui marquant un attachement si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes affronts.
Adriani était homme de résolution, et, voyant bien clairement que la marquise ne quitterait pas la place sans savoir à quoi s'en tenir, il parla ainsi en s'adressant à la vieille dame avec une assurance respectueuse:
—Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est à elle que j'ai l'honneur de parler… (la marquise fit une légère inclination de tête), veuille savoir quelle est la personne assez audacieuse pour se présenter ainsi devant elle. Cette personne est audacieuse, en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas devant elle que l'audacieux s'attendait à être admis. Il se serait fait présenter à elle selon toutes les formalités requises et avec tout le respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour eût été le but de sa visite.
La personne, la prononciation, les manières d'Adriani avaient tant de distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volonté donnait quelque chose de si décidé à sa physionomie, que la marquise, se demandant vainement où elle avait entendu prononcer avec éclat le nom de d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince étranger. Elle accepta donc paisiblement l'espèce de leçon que lui donnait l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez flatteur pour la dédommager.
Adriani poursuivit:
—Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voilà favorisé au point de me trouver en présence des deux châtelaines de Larnac, je ne suis pas assez écolier pour ne pas en profiter avec empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté par la fille à la mère pour être accepté de confiance; mais madame la marquise daignant m'interroger…
La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui eût exigé qu'elle acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille. Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.
Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit sans se troubler: