—Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, en dépit de toutes les règles de la modestie. Je la ferai très-courte. Je suis un homme irréprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens à une famille honorable. Je suis passionnément épris de madame Laure de Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence à ses pieds. Loin de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et que je suis décidé à ne renoncer à mes espérances que chassé d'ici par elle-même.

Laure resta immobile et comme recueillie dans une méditation calme. Un pâle sourire éclairait sa figure.

La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette retenait son souffle.

Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette sorte de solennité brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb d'un grand personnage. Elle aimait la lutte et l'obstination de la controverse.

—Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la noblesse méridionale, une demande en mariage exige la réunion des principaux membres d'une famille; mais je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à cette partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi.

—Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en regardant Laure, qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mère. Je suis à moitié étranger, puisque ma mère était Italienne, que je suis né à Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani.

Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie d'une agréable découverte, et tendit de nouveau la main à l'artiste, sans faire la moindre attention à l'étonnement de sa belle-mère et à la consternation de Toinette.

Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontané. Laure le savait artiste, et c'était un titre à ses yeux.

Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait toujours montré beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure à l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler d'un chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom gravé sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que ce fût celui qui se donnait pour riche et bien né. Elle se confirma dans la supposition d'une destinée des plus brillantes, et reprit son résumé.

—Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre langage, que vos poursuites peuvent être très-flatteuses pour ma fille; mais, avec la vivacité italienne qui vous caractérise, vous voulez marcher trop vite. La chose est délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées par vous à se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mêmes. Vous nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et ensuite de réunir notre famille avant de prendre une résolution aussi grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.