Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais vagues.
—A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée de sa préoccupation.
Laure se réveilla et dit avec calme:
—Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que je songe quand il est là? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer, et pourtant je ne peux pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le sait bien.
—Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria Adriani. Eh bien, merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais d'avoir à la reconquérir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais si bien résolu! Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de m'échapper pour toujours.
—Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous pas reçu ma lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cachât quelque chose; ne le savez-vous pas?
—Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous avez cru devoir me détacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que je n'accepte pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que jamais à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez jusqu'à ce que votre amitié pour moi devienne de l'amour ou de l'aversion. Quant à moi, je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui de la haine ou du mépris.
—Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rôle vis-à-vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une coquette, et que j'entretienne des espérances peut-être mal fondées? Quittez-moi et donnez-moi du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce que je vous demande encore.
—Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que je ne peux pas vous accorder, moi! Je sais très-bien contre quels souvenirs, contre quels découragements j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin, j'échouerai à coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit!
Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa figure s'altéra et que des larmes vinrent au bords de ses paupières; de vraies larmes qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au système nerveux d'un artiste, mais qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le visage d'un homme, en dépit de lui-même.