Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle, que ses yeux s'humectèrent aussi.
—Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux pas vous avoir rendu malheureux, ne fût-ce que passagèrement! Vous resterez près de nous jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous éloigner sans amertume.—Toinette, va, je te prie, faire préparer la chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques jours chez moi.—Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette fut sortie, je vous demande pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des circonstances, je le vois, où la conscience et le cœur sont d'accord pour commander notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par les êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant de vous persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'ami que j'ose vous présenter de nouveau comme tel, et qui aspire à votre bienveillance.
La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous ses yeux, qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son usage l'abandonnait. Elle croyait rêver.
Elle connaissait Laure pour entêtée. C'est le mot que, depuis l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté ni aigreur, à son caractère. Le résultat de cette persistance dans les sentiments ayant été un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû reconnaître qu'elle ne regrettait pas d'avoir été vaincue et dominée (c'est ainsi qu'elle parlait) par cette petite fille. Depuis la mort d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, sa haine pour ce que la marquise appelait le monde, surtout son absence récente, qui ressemblait un peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; mais elle se flattait de ramener sa bru à une soumission absolue, du moins en sa présence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque sorte à sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes qu'elle se réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de mariage que Laure pourrait former.
—Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, dit-elle enfin d'un ton d'autant plus aigre qu'il était plus réservé. Le parti très-étrange que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre réputation, est le fâcheux résultat d'imprudences commises sans doute dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurément pour s'en affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire persécutante sans utilité. Puisque vous n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions, et que vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur des sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible que des transactions, je dois baisser la tête en silence, et prier pour que l'issue du roman soit heureuse pour vous, édifiante pour les autres.
Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une voix très-douce, la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec l'affectation d'une personne qui se sent de trop.
Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même en voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce généreux esprit se révoltait tout entier contre la sécheresse du cœur, et cette dureté, presque insultante envers une femme aussi éprouvée que la pauvre Laure, lui paraissait un crime. Même en dehors de son amour pour elle, il eût éprouvé le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la marquise eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'œil menaçant, la bouche contractée par le dédain. Laure lui prit le bras pour l'arracher à son anxiété.
—Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait braver pour approcher de moi, ici?
—Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.
—Et vous resterez quand même.