—Non pas quand même, mais parce que. La vue de cette femme me fait bénir ma persévérance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir perdu Octave, c'est d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait désespérer de toutes choses et de vous-même. C'est là le souffle de mort qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volonté doivent vous soustraire.

—Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, et, d'ailleurs, ce n'est pas le moment de la maudire: c'est à elle que vous devez d'être ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en apprenant qui vous êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me serais pas départie si aisément de la conduite que je m'étais tracée envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne.

—Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour le moment, et laissez-moi vous parler de moi, à propos de ce que vous venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.

—Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous êtes l'admirable Adriani dont la fierté et le désintéressement égalent le génie et l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah! mon ami, croyez-vous que, si mon cœur se refuse à l'amour qui vous est dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre condition dans la vie, je ne veux connaître de vous que vous-même.

—Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je vous parlerai en vous disant que je dois la fortune à des hasards, et non à des travaux qui pourraient me distraire de vous.

Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre que nous avons rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir à Laure.

Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire à la jeune femme que sa belle-mère désirait qu'elle voulût bien monter dans sa chambre un instant.

—Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courroucé contre nous?

—Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait les yeux rouges et gonflés; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a torturé de la sorte un témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter la vérité dans son meilleur jour.

—Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De ce que je voyage sous mon nom de famille pour éviter les importunités qui accablent un artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on conclure que je rougis de ma profession? Est-ce là l'opinion de la marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, qui est le refuge de mon indépendance de promeneur, pour une lâcheté d'imbécile?