—Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a intriguée. Elle a une mémoire désolante. Elle m'a demandé brusquement si vous chantiez. J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez fait connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vérité, moi! Elle s'est écriée: C'est cela! Et, après m'avoir traitée comme une intrigante, avec ses petites paroles pincées qui vous figent le sang, elle m'a ordonné d'appeler madame.

—J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'être sincère, Toinette.—Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai peut-être plus d'énergie qu'on ne m'en supposerait.

Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite et sombre qu'elle occupait au château de Larnac était pauvre, nue et propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire consentir à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait apporté dans la famille. Hautaine et stoïque, la noble dame couchait sur la dure, et, autant par orgueil que par humilité, elle ne souffrait pas le velours d'un coussin entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.

Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce moment par ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était sentie indignée, et elle demandait à Dieu de n'en rien faire paraître. Sincère, mais complétement inintelligente des délicatesses du cœur, elle croyait avoir remporté une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever la voix, ni ressentir la moindre accélération de son sang, elle avait réussi à blesser avec préméditation la dignité ou la sensibilité d'autrui.

—Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'écouter avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions sociales, des idées qui diffèrent entièrement des miennes?

—Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit Laure.

—Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces derniers temps; mais l'éloignement que nous avons l'une et l'autre pour toute espèce de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en vous des tendances dangereuses aux idées révolutionnaires de ce malheureux siècle. J'aime à croire pourtant que ces tendances sont combattues en vous-même par le sentiment de votre propre dignité, et qu'en ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, vous vous rappelez ce qu'il est et qui vous êtes.

Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, qui avait pris, dès l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure répondit en résumant, en quelques mots, sans réflexion aucune, l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à son tour le jugement que porterait la marquise.

—D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et je veux supposer que M. d'Argères vous a bien dit la vérité, je vois qu'il mérite de l'estime et des égards. Sa naissance, quoique sortable, à ce que je crois, ne me paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; mais je vous estime assez pour croire que ce ne serait pas à vos yeux une compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de cœur qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, si votre origine eût été au-dessous de la sienne. Ce sont là, ma fille, des scrupules et des convictions personnels que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs de M. d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne puis me dispenser de vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la sottise de mépriser les artistes, pas plus que je ne méprise aucune condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je vous ai fait connaître des musiciens renommés, entre autres M. Habeneck, qui était un homme très-bien élevé, et qui, en vous donnant quelques leçons d'accompagnement pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée à l'inviter à dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant qu'il ne buvait pas comme font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une manière intéressante. Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez nous. J'y répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité bien convenable, et que je craignais un air d'intimité de notre part avec des artistes. J'ai cédé pourtant, et j'ai consenti à de petites réunions où des musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer aux personnes de votre société des moments agréables. J'ai eu tort certainement, si vous avez pu conclure de là que ces artistes étaient vos égaux. Je suis répréhensible de n'avoir pas prévu que cette idée germerait tôt ou tard dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée qu'elle l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, de satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui étaient vôtres; ensuite, de vous faire briller dans un monde d'élite, où vos talents et votre beauté pouvaient vous mettre à même de vous établir plus avantageusement, pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire. J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de n'avoir pas à me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, ma chère Laure, toutes mes précautions ont été déjouées par vous. D'abord, vous avez épousé mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous était possible de vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée dans ces derniers temps?

—Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos idées sur l'inégalité des conditions. Je ne l'entreprendrai pas. Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me taire quand vous avez prononcé.