—Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur ce que M. d'Argères n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma très-chère. Des malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre, puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme, l'ont réduit volontairement à subir cette dégradation. Je dis volontairement, parce que vous prétendez que sa famille lui a offert une pension pour l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères ruiné, mais fidèle aux convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et illustré par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans l'émigration, de très-grands seigneurs réduits à faire usage de leurs talents d'agrément en pays étranger. C'est par nécessité qu'ils ont pris ce parti, et ils sont bien excusés par la persécution révolutionnaire; mais, dans le cas de votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est son goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade pas l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères a cessé d'exister pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, sur une affiche de concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et à paraître de sa personne devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté sur les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le trompe lui-même. Je me suis parfaitement rappelé tout à l'heure la manière dont notre grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois ans, à son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un certain Adriani qui avait chanté, je ne sais plus sur quel théâtre, au bénéfice de je ne sais plus quoi… Attendez! c'était au bénéfice des réfugiés italiens. Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires à celles de votre monde!
La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra par a plus b qu'un homme, livré à la critique, l'était à l'insulte: en quoi elle ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant même tout à fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du gentilhomme, qui peut demander raison à un malotru, et celui de l'artiste, qui ne peut faire tirer l'épée à toute une salle, et qui, pour recevoir l'aumône des applaudissements, s'expose de gaieté de cœur à l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de vue, diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui faire un serment sur l'Évangile: c'est qu'elle renverrait l'artiste le lendemain, après lui avoir ôté radicalement la prétention d'être son mari.
XII
Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent intérieurement, Laure ne discutait jamais en paroles. Elle laissa couler ce flot de réprobation sur la tête d'Adriani, auquel elle s'identifiait dans le sentiment de la résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa nettement.
—Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de mes plus mortelles douleurs, j'ai failli former des vœux qui maintenant détruiraient vos craintes, mais qui me causeraient des remords. J'aurais volontiers juré, dans ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je ne suis pas sûre de ne point aimer. Tant que cette affection sera incertaine et incomplète, je suis résolue à éloigner l'homme qui me l'inspire; mais, si, après avoir essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son absence, je me sens capable de m'attacher à lui, certaine de ne rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à mon cœur. Ce sera pour moi la volonté de Dieu; car, loin d'avoir à me combattre jusqu'à présent, je ne fais autre chose que de lui demander le bienfait de la vie, et, si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai comme on reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes résolutions; je ne vous tromperai jamais. Daignez ne voir aucune résistance personnelle contre vous dans cette résistance de tout mon être à vos opinions.
—Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue qu'elle ne l'avait jamais été dans une querelle, vous brisez votre vie et la mienne!
Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure en fut touchée, et, se jetant à genoux devant elle, elle lui prit les mains:
—Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à l'habitude de ses jeunes années, ne me retirez pas votre sollicitude, quelque indigne que je vous paraisse. Dieu m'est témoin qu'en vous combattant je vous respecte…
—Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise surprise par un sentiment de tristesse.
Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur de l'insinuation obstinée: