—Si vous aviez le moindre attachement pour moi, vous renonceriez à des chimères plutôt que de m'affliger ainsi!

—Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds, je renoncerais à des chimères; mais à une certitude, je ne le dois pas. Écoutez-moi comme une mère; ce sera la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous attendrir, et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher. Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, ou bien c'est vous qui n'aimez pas vos enfants et qui ne pouvez sacrifier aucun de vos principes austères à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un reproche que je vous adresse; vous avez la grandeur d'une mère spartiate!…

—Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise. Celle des Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha la vraie foi jusque dans les bras de la mort.

—Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon agonie, répondit Laure avec force; vous ajouterez cette palme à vos triomphes, si vous restez indifférente et inébranlable. Je me meurs, ma mère, je m'éteins, je deviens folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, par sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force de trouver en moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous! j'ai souffert depuis mon enfance. Vous n'avez jamais voulu vous douter de cela, vous qui ne pouvez pas souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, de la mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une larme pour celle qui était votre sœur, et cette insensibilité ou cette force faisait de vous, à mes yeux, un objet d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous, comme m'y voilà encore, les sanglots m'étouffaient. Vous preniez mon mouchoir, vous le passiez rudement sur ma figure inondée, et vous me disiez:

»—Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre mère est au ciel!

»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de tendresse. C'est leur religion, à eux, et vous m'eussiez fait plus de bien en me pressant sur votre cœur et en mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière. Vous n'avez jamais eu pour moi la douce assistance de la pitié, plus féconde, croyez-moi, que les remontrances du courage. On ne fortifie qu'en aidant, en prenant sur soi une part du fardeau des affligés. Vous me laissiez tout porter en me criant:

»—Délivre-toi toi-même!

»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi n'étais-je pas exigeante en fait de commisération, et, quand Octave me disait: «Viens jouer, ma pauvre Laure!» je le suivais sans résistance et je renfermais ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est là, voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa propre énergie que dans le désir de complaire aux autres. Abandonné à soi-même et certain de souffrir seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les encouragements de la froide raison n'expriment que l'impatience et la lassitude de voir souffrir, on apprend à se contenir, on prend l'extérieur de la résignation, et on se dévore soi-même. Voilà ce que vous avez fait de moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au dedans et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon long amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans relâche à m'ôter le seul rêve de bonheur auquel je me fusse attachée? C'est votre résistance qui a fait la force et la durée de cet amour. Pendant mon union avec lui, vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois j'ai osé vous dire:

»—Je crois qu'il ne m'aime pas!

»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier à l'affection, et la vie d'intérieur lui était impossible. C'est vous qui l'aviez formé à ce mépris du foyer domestique, ne redoutant pour lui aucun danger, n'admettant pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire à sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie vous faisaient sourire, et, quant à celles qui avaient son amour pour objet, vous me répondiez: