»—Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes religieux; donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas heureuse, c'est que vous rêvez des sentiments romanesques que n'admet point la sainteté du mariage.

»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous avez peut-être l'appréciation juste de la fatalité qui préside aux destinées humaines! Mais vous acceptez son arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas; non, tenez, ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus qu'une chose: c'était de me laisser pleurer mon mari toute seule, là, dans un coin, de savourer ma douleur jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne l'avez pas voulu. Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance de votre innombrable famille. Il fallait, au retour de la cérémonie funèbre, faire les honneurs d'un repas: votre famille avait faim! Puis, tous les jours, des visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié sans délicatesse, entendre vos parents se faire les uns aux autres le récit de l'événement, l'horrible description des blessures!… Vous pouviez affronter tout cela et dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit faite!» Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières. Et, quand je me traînais dans votre salon, vous ne me pardonniez pas une distraction, une méprise de nom ou de personne, qui ne pouvait être taxée d'impolitesse que par des amis sans cœur et des parents sans entrailles.

»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte morale, que je me suis sentie, un jour, abrutie et comme retombée en enfance. C'est alors que je me suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de reprendre mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; je m'en allais au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une pauvre maison bien laide qui m'appartenait, où j'avais le droit de m'appartenir moi-même, de m'enfermer, de me faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre. Par respect pour lui, je suis venue reprendre ma chaîne, croyant qu'il m'oublierait. Il m'a suivie, il est là, il dit que je l'aimerai, il veut que je l'aime. Il attendra que je le connaisse, que je l'apprécie; il accepte toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière chance de salut! Pourquoi? Pour ne pas choquer des préjugés que je ne partage pas? Vous vous trompez cependant en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles et que je porte de l'exaltation dans ma résistance. Hélas! est-ce que j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée comme je l'ai été, et ne vivant d'ailleurs que pour Octave, je me suis jamais demandé ce que c'était qu'une mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une heure que je vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais réprouvées si mon cœur, qui s'éveille et s'agite, ne me faisait entendre des vérités plus persuasives, plus chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je crois autant que vous à la loi de l'Évangile, mais je la comprends autrement. J'y vois une doctrine pleine de tendresse, de dévouement et d'humilité, qui m'ordonne d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions de ce monde.

Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa belle-mère l'émotion qui remplissait son âme et sa voix. Elle n'y trouva qu'une incrédulité profonde, une sorte de raillerie muette qui était l'athéisme du fanatisme. Qu'on nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence. Le fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité. Il oublie ou il ignore que nous sommes tous formés de son essence, animés de sa vie, et que, compter pour rien nos malheurs et nos droits, c'est remettre le Christ en croix dans la personne de l'humanité.

La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa belle-fille. Elle n'en tint aucun compte. Elle les accepta même comme des éloges, comme une justice qui lui était rendue. En les lui adressant, Laure savait bien qu'elle n'en serait pas blessée.

Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait trop bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler une fois pour toutes.

La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se relever d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère marque de tendresse ou d'indulgence.

—Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise, et je comprends le prestige que vous pouvez exercer sur des imaginations vives; mais la mienne n'est pas de ce nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens pour un besoin tout à fait divin de votre âme.

—Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne m'aimez pas, j'y consens; mais ne m'insultez pas, je ne le mérite point.

—Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a rien là que de fort naturel et même de légitime, quand un mariage bien assorti et d'un bon exemple sanctionne nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais nous sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des passions, sans égard pour le respect que nous nous devons à nous-mêmes. Vous seriez dans ce cas si vous me refusiez la promesse que j'ai réclamée de vous tout à l'heure.