—Je vous la refuse encore.
—Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos tantes de Roqueforte et de Roquebrune viennent passer ici la journée avec leurs enfants, j'espère que vous m'épargnerez la honte et l'embarras de leur présenter M. Adriani.
—Et s'il en était autrement, madame? si je le leur présentais moi-même?
—Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un sourire effrayant, car c'était le premier depuis la mort de son fils, et il ressemblait à une malédiction. Vous êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le droit ni l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez, je suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai été pour mon fils vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis du reste de ma famille subsisteront tant que je serai de ce monde, il ne me convient pas de les enfreindre pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine ne me décidera à faire à mes parents l'affront de les éloigner d'ici, et la pire des insultes serait de leur annoncer la possibilité de leur alliance avec un chanteur. Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi qui sortirai de votre maison pour n'y jamais rentrer.
Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la baisa avec une froideur égale à la sienne, en lui disant:
—Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne quitterez pas une maison qui est devenue la vôtre, et où la tombe de votre fils vous attache pour jamais.
Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa chambre et écrivit à Adriani:
«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte pas. Je lui dois ici le sacrifice de ma propre satisfaction. Mais je vous ai promis quelques jours. Partez ce soir pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.»
Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il contenait. Adriani n'eut pas une hésitation, pas un doute. Il partit à l'heure même, sans dire un mot. La marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la satisfaction qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure et Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien dire à personne.
La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la cousine de Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent fort exactement à midi, avec une nuée de petits cousins bruyants et de petites cousines endimanchées. Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de madame Octave, fut plus ou moins désappointé, mais surtout intrigué d'apprendre qu'elle était déjà repartie. Dans un milieu moins intime, la marquise eût pu expliquer ce mystère par la classique défaite des affaires de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois cents personnes qui, de près ou de loin, réclamaient leur confiance à titre de parents. La curiosité des provinciaux est ardente et naïve. Accablée de questions, la marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne foi, être la vérité.