Narration.
Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure.
«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en route; mais la pauvre Toinette a une de ces migraines violentes qui exigent vingt-quatre heures de repos. Je la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au Temple mardi soir.»
Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur Laure. Il les mit à profit pour lui ménager une surprise. Il s'arrêta une matinée à Valence et mit à contribution tous les magasins de la ville pour se procurer des meubles, des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout ce qu'il put trouver de moins pacotille, dans la pacotille que Paris fournit à la province. Comtois eut l'esprit de découvrir un bric-à-brac où son maître fit main basse sur d'assez belles choses. En cette circonstance, Comtois, malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile. Il marchanda, paya, fit emballer et charger les colis, et fit gagner beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta dans ces détails. Adriani voulait aussi des fleurs. Comtois courut d'un côté, tandis qu'il courait de l'autre, et les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses d'orangers et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des dahlias, des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on peut trouver à peu près partout maintenant, mais en assez grande quantité pour rajeunir l'aspect du triste jardin du Temple.
Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon pour disposer aussitôt les moyens de transporter par terre sans interruption.
Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son valet de chambre, aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent à la hâte le pauvre manoir dont Laure avait subi la laideur et l'incommodité avec tant d'indifférence. Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent sous les étoffes, et le carreau disjoint sous les tapis. Les orties, qui croissaient jusqu'au seuil du vestibule, furent arrachées. Le sable s'étendit partout aux abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent disposées en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes reçurent les pots de fleurs. De grands vases de terre cuite, d'une forme assez heureuse, meublèrent de fleurs les coins du salon et les embrasures des fenêtres. Des candélabres et des lustres de même matière et d'une égale simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait bien aux guirlandes de lierre qu'Adriani y enroula lui-même, prirent ce sentiment de la grâce que l'artiste sait donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un jour, tout fut transformé comme par enchantement dans la demeure de Laure, et les ouvriers furent congédiés au coucher du soleil, afin qu'elle y trouvât la solitude et le silence qu'elle aimait.
Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever les brins de mousse et les feuilles de rose restées sur le tapis, pour allumer le feu parfumé de branches résineuses, pour donner aux draperies le coup de main du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges d'Adriani, pour aller coucher à Mauzères et y annoncer son maître, qui n'avait pas encore pris le temps de s'y montrer. Pourtant Comtois, qui avait l'habitude de se plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de n'avoir rien à faire. Il ne fit aucune mention des embellissements du Temple. Ayant deviné très au-delà de la réalité, et commençant à ressentir pour son artiste une sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage sur ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien d'avoir travaillé comme un nègre toute la journée, et ce qu'il appelait être utile à son maître eût consisté, selon lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de conversations intéressantes. La conversation était le rêve de Comtois, et toute préoccupation contraire de la part de ses maîtres lui paraissait constituer le délit d'ingratitude.
Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni et parfumé du Temple, il essaya le piano, qu'il avait fait tirer de sa caisse et replacer au centre de l'appartement. Le local était devenu moins sonore; le chant, plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis, accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans un coin. Il ne voulait pas fouler le premier divan de velours réservé à Laure. Il regardait l'ensemble de son ornementation, que vingt bougies allumées rendaient plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré en ce lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi et la détresse qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie qu'il y apportait maintenant, il regardait dans cette vie de quatre ou cinq jours comme dans un rêve.
—Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si c'était elle qui fût malade!… un accident en voyage… non! mais la volonté de sa belle-mère, des ménagements, des devoirs…
Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une terreur vague s'emparait de lui à chaque minute qui s'écoulait. Enfin, vers neuf heures, il entendit le roulement lointain d'une voiture. Il s'élança dehors. Laure arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste, les mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, qu'Adriani avait envoyé d'avance à sa rencontre pour la mener par la traverse inévitable. S'il en eût eu le temps, Adriani aurait fait faire un chemin.