La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand elle vit le miracle accompli dans sa demeure. Quelques jours auparavant, elle ne s'en serait peut-être pas aperçue; mais elle vit tout par les yeux du cœur. Aucune prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle chercha des yeux l'enchanteur.
—Où est-il donc? s'écria-t-elle.
—Monsieur… monsieur chose? lui dit Mariotte, qui ne pouvait retenir aucun nom; il était là tout à l'heure, et il a bien travaillé toute la journée pour faire arranger tout ce que madame avait été acheter à la ville. Il a dit bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame; il m'a dit de ne mettre que deux couverts et il est parti; mais voilà ce qu'il m'a donné pour madame.
C'était un billet.
«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, envoyez Mariotte par le sentier des vignes.»
—Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!—Et chère Toinette, mets un troisième couvert.
Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de la première vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée, d'être appelé si vite; mais, du revers du coteau, il écoutait le doux bruit de l'arrivée de sa maîtresse, et il contemplait avec délices la petite lueur que l'éclairage de la maison faisait monter derrière les pampres noirs au sommet du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de son arrivée à Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et demandé à un garde-chasse si c'était le lever de la lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure. C'était la réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas et entendre la voix pénétrante de la désolée.
Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant le sentier, avait interrogé ce point rapproché de l'horizon, pour savoir si l'on dormait ou si l'on veillait au Temple? Bien peu de fois en réalité, puisque si peu de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si pleins, qu'ils semblent résumer des siècles.
Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée quelquefois à l'approche d'Adriani par un reflet si faible que, pour des yeux indifférents, il eût été insaisissable. En ce moment elle brillait comme un phare, malgré les rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée; mais le feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours, et c'était comme un heureux présage dans le ciel, comme une fanfare de vie dans l'habitation.
Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. Surprise dans l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement accentué, que Laure l'entendit du salon, et, facilement frappée de l'attente de quelque catastrophe comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et courut impétueusement à la rencontre d'Adriani.