C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait une émotion vive, produite par un fait extérieur, et que son corps engourdi reprenait le mouvement de la course. Elle tomba essoufflée, tremblante, dans les bras d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur qui s'étaient amassés sur sa tête.
Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment de la vie de l'artiste. Laure, revenue de son effroi, pleura, mais c'était de joie. Elle entraîna d'un pas rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira tout naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme eût fait une provinciale, mais comprenant comme une artiste en quoi le goût avait triomphé du manque d'éléments de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le parterre improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte annonça que le souper était servi, elle admira encore toutes les petites merveilles qui avaient rendu la salle à manger presque élégante et l'aspect de la table moins cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac de Valence, un service à peu près complet en vieille faïence ornée, très-belle, et quelques autres objets provenant, selon toute apparence, de la saisie ou du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu cassé toute la journée. En somme, la petite salle était riante, éclairée, séchée. Des bandes d'indienne à fleurs roses, attachées aux murs par quelques clous plantés à la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier jaune d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur et de propreté qui est, en somme, le seul luxe nécessaire.
C'était toute une révolution dans la vie d'une femme qui, naguère, n'eût pas songé à faire replacer une vitre dont l'absence l'enrhumait à son insu, que d'accepter avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie. Les délicatesses de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel étaient l'expression, touchaient profondément aussi cette veuve dont l'époux rude, lourd et stoïque, avait raillé et presque méprisé les tendres prévenances. Adriani donnait à Laure le genre de soins qu'elle avait offerts en vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait qu'on dût aimer.
Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant le souper. Elle avait l'esprit libre, aussi présent que si elle n'eût jamais senti les atteintes d'une paralysie morale. Elle ne ressentait aucune fatigue de son voyage. Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le dessert, la joue appuyée sur sa main, l'œil appesanti sous ses longues paupières, la bouche rosée et souriante, elle s'assoupit au son de la voix d'Adriani, qui causait gaiement avec Toinette.
—Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en baissant la voix, que de folies vous nous faites faire! Mais aussi que de miracles vous savez faire! Si la marquise nous voyait là, tous trois, je crois que ses grands yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après tout, quoi qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de joie de voir ma Laure guérie, que je danserais si je n'avais peur de la réveiller. Car elle dort, monsieur! Et voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du matin! Si elle dort toute une nuit, je dirai que vous êtes un magicien. Et voyez donc comme elle est belle, comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure d'enfant. Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, si elle se met véritablement à vous aimer, vous serez bien tout ce qui vous plaira, prince ou baladin: moi, je vous aimerai aussi de toute mon âme pour me l'avoir sauvée.
La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes. Elle lui raconta que la marquise avait déjà maintes fois tourmenté Laure depuis un an pour l'engager, non pas à se marier tout de suite, mais à en accepter l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de plusieurs prétendants plus ou moins désagréables. Il y en avait pourtant deux fort bien, disait Toinette: jeunes, riches, aussi beaux garçons qu'Octave et plus civilisés. Laure avait été révoltée, indignée intérieurement de leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le premier jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se consoler, ajoutait Toinette; je me demandais quel demi-dieu il fallait être pour lui ouvrir les yeux, et, si vous y réussissez, je me dirai que vous êtes un dieu tout entier.
Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani, elle ne combattit plus ses espérances par d'inutiles appréhensions. Elle souhaita vivement que les préjugés de la marquise fussent comptés pour rien, et son rôle se concentra dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste du jeune artiste auprès de sa maîtresse.
Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent sur la destinée d'Adriani. Laure lui avait fait promettre de ne lui adresser aucune question sur l'avenir, pendant toute la semaine qu'elle venait lui consacrer. Elle consentait à l'écouter plaider la cause de son amour, à mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de tous les instants. Était-elle encore incertaine au dedans d'elle-même? Pouvait-elle résister à tant d'éloquence vraie, à tant d'attentions exquises, à tant de respects et de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement, si elle prenait confiance en elle-même, si elle associait son avenir au sien, pourquoi tardait-elle à le lui dire? Parfois Adriani, dont l'âme jeune et bouillante avait peine à s'identifier aux accablements de cette âme éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct de coquetterie légitime et retardait sa joie pour lui en faire sentir le prix. Il en fut heureux et fier: cette douce et naïve fierté de Laure lui semblait le réveil de la nature dans le cœur de la femme.
Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus parfaite et moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne faisait ni désirer ni attendre; elle attendait, elle désirait encore elle-même le réveil complet de son être. Il y avait en elle une ténacité singulière et difficile à vaincre, pour une situation donnée dans la vie morale. Aveuglément dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne pouvoir plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante à la pensée de se donner. Elle se faisait de l'amour partagé une si haute idée, qu'elle avait comme une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus jalouse d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être, elle craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre d'Octave la disputant à un nouvel amour. Et, comme chaque jour atténuait cette image pour grandir celle d'Adriani, comme chaque point de comparaison était à l'avantage triomphant et incontestable de ce dernier, elle se disait que, plus elle attendrait, plus elle serait digne de lui. Elle eût regardé comme un crime, envers cet amant si abandonné à son empire, de récompenser tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou insuffisante.
—Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise, je ne veux pas vous aimer à demi. Une passion qui n'est pas payée par une passion équivalente est un supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse connaître! Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?