—Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux! Vous l'ignorez, vous qui cumulez l'ode et le chant; mais sachez que les vers ne se vendent point et que les succès purement littéraires coûtent à un homme la bourse et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il m'a fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne me sont jamais rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant aux éditeurs, mettre ma renommée à la merci de leurs intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup imprimé, ne m'inquiétant pas d'encombrer la boutique des libraires, pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, et que mon nom se fît au prix de ma fortune. Je ne m'en repens pas. J'ai préféré l'art à la richesse. N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre dans mon Hippocrène? J'aimais aussi le commerce des lettrés. J'ai vécu à Paris, j'ai ouvert un salon, j'ai donné des dîners, des soirées littéraires. J'ai rendu des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper mon inspiration et pouvoir chanter ex professo les merveilles de la nature et des antiques civilisations. Que vous dirai-je? on m'a cru riche parce que j'ai mangé mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre, et le peu qui m'en reste est grevé d'hypothèques; je vis encore honorablement; mais chaque année fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de vendre Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital et les intérêts arriérés de mes dettes.

—Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le mal empire.

—Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!

—Qui vous en empêche?

—Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le pays, et qui fait qu'on attend le jour de l'expropriation pour acheter à meilleur compte. Et puis la baisse de prix que des intempéries particulières et des mortalités de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par exemple, Mauzères vaut trois cent mille francs; je ne le vendrais peut-être pas cent cinquante mille cette année. Je serais littéralement sans pain, puisque, devant deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis plus jeune, et, s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, je me brûlerais la cervelle.

—Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent mille francs, si cela était possible, vous auriez encore cent mille francs pour vivre?

—Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts, dont je paye seulement une partie, je n'ai pas le revenu de cette somme.

—Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères?

—A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de la somme qu'il me faudrait, vous trouverez, en ce moment, vingt propriétés dans ce pays-ci, qui seront de la même valeur.

—N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye la convenance: c'est rationnel et légitime.