Adriani était d'autant plus à même d'inspirer confiance entière, qu'il présentait à M. Bosquet une lettre de Descombes, datée du 12 septembre, et reçue à l'instant même, qui l'entretenait de sa situation financière et se résumait ainsi (c'était la réponse à une lettre que nous n'avons pas cru nécessaire de rapporter, dans laquelle Adriani, sans lui indiquer le mode de placement de ses fonds, lui disait rêver l'acquisition d'une maison de campagne):
«Te voilà à la tête de cinq cent mille francs, et tu n'as point de dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si tu étais tenté de doubler, de tripler peut-être ton capital, je me ferais fort d'y réussir avant peu de jours. Je résiste à la tentation devant ta philosophie et tes rêves champêtres. Achète donc une Arcadie, si tu la trouves sous ta main. Je tiendrai les fonds à ta disposition, à la première requête.»
Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'était pas inquiétée de son absence durant la journée. Il l'avait prévenue par un billet, sans lui dire de quoi il était question; mais elle avait trouvé le temps mortellement long, et elle se hâta de le lui dire avec la naïveté joyeuse d'un malade qui annonce à son médecin les symptômes évidents de sa guérison.
—Mauzères est à moi, lui dit Adriani en lui baisant les mains. Tant que vous voudrez rester au Temple, et toutes les fois que vous y voudrez revenir, je pourrai être là sous votre main, sous vos pieds, sans que mon bonheur d'être votre esclave soit trahi par des invraisemblances de situation.
Laure fut un instant partagée entre la reconnaissance et la crainte. C'était presque un mariage que cet arrangement, et elle se reprochait l'entraînement de la veille. Adriani la devina et se hâta de lui dire que cette affaire était pour lui un sage placement, et qu'en outre elle rendait un grand service à M. de West.
—Si mon voisinage venait à vous inquiéter, ajouta-t-il, je n'habiterais jamais Mauzères sans votre ordre.
—Ah! mon ami, s'écria Laure en lui prenant les deux mains avec effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je pour le mériter?
Journal de Comtois.
16 septembre 18…
Voilà bien des choses étonnantes. Mon artiste est riche. Il achète Mauzères, il tire des mille et des cents de sa poche, et M. le baron de West l'appelle son sauveur, quand il croit qu'on n'écoute pas ce qu'ils disent. Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que M. Adriani veuille y rester longtemps. Je ne déteste pas la campagne; mais, comme dit le baron, on s'y rouille beaucoup. Il est vrai que M. Adriani prendrait peut-être ma femme comme cuisinière et que je ferais élever mes enfants dans la campagne, ce qui me ferait une économie. Mais il faut voir comment ça tournera. Je ne peux pas croire qu'un artiste ait gagné tant d'argent par des moyens naturels. Celui-là est bien gentil et bien honnête homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose.