Lettre de Descombes à Adriani.

14 septembre.

Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends un peu; je tiens une si magnifique opération, qu'il faudrait être insensé pour ne pas t'y associer. Tu m'as dit de placer comme je l'entendrais, tout en me défendant de chercher à t'enrichir davantage; mais il y a des coups de fortune qui sont des placements si sûrs, que je me reprocherais éternellement de ne t'avoir pas fait gagner cent pour cent quand je le pouvais. Dors tranquille; demain ou après-demain, tu seras millionnaire.

Narration.

Adriani dormit tranquille, après toutefois avoir répondu, courrier par courrier, à son ami, pour lui confirmer la nouvelle qu'il avait acheté à Mauzères et qu'il avait disposé sur lui d'une somme de trois cent mille francs, remboursable, dans la huitaine, à M. Bosquet, de Tournon. Son premier avis, daté du 14 et parti de Tournon même, avait déjà dû parvenir à Descombes au moment où il le lui réitérait.

Adriani, avec son désintéressement et sa libéralité, n'était pas une tête faible comme il plaît aux gens avides de qualifier indistinctement les caractères nobles et les imbéciles. Il s'était ruiné de gaieté de cœur dans la première phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir conscience de ses sacrifices. Il s'était jeté dans le plaisir, mais non dans les vanités stupides qui ne sont pas le plaisir, et, s'il eût fait ses comptes, il eût pu constater que ces entraînements avaient toujours eu un but d'amour, d'amitié ou de charité, de poésie ou de confiance chevaleresque, auprès duquel ses satisfactions matérielles n'avaient eu qu'une faible part dans le désastre.

Il s'était rendu compte de ses risques, il les avait affrontés et subis avec une philosophie enjouée. Il comprenait donc sa situation présente et ne se serait pas exposé à un risque nouveau, du moment que sa nouvelle fortune était à ses yeux un moyen de liberté dans le rêve de son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes, et cependant il se hâta de lui renouveler son injonction.

Il passa la journée du lendemain auprès de Laure. Elle était plus belle que de coutume, et, en quelque sorte, radieuse. Chaque jour amenait un progrès immense. Elle se décida à chanter avec lui, et ce fut un ravissement nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant d'habilité, mais avec autant de pureté et de vérité qu'Adriani lui-même, dans l'ordre des sentiments doux et tendres. Adriani savait à quoi s'en tenir sur le mérite des difficultés vaincues. La plupart des cantatrices de profession sacrifient l'accent et la pensée aux tours de force, et, dans les salons de Paris ou de la province, la jeune fille ou la belle dame qui a su acquérir la roulade à force d'exercice éblouit l'auditoire en écrasant du coup la timide romance de pensionnaire.

A ces talents misérables et rebattus, Adriani préférait de beaucoup la chanson de la villageoise qui tourne son rouet ou berce son poupon. Il avait rarement éprouvé des jouissances complètes en écoutant les autres artistes; il eût pu compter ceux qui l'avaient transporté par le beau dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut un de ces transports de joie en découvrant chez Laure un instinct supérieur et des facultés d'interprétation que les leçons avaient pu développer, mais non créer en elle. Ce n'était pas la première élève de tel ou tel professeur faisant dire, à chaque effort de la manière: «Je te reconnais, méthode!» C'était une individualité adorable, qui s'était aidée de la connaissance scientifique suffisante pour se produire vis-à-vis d'elle-même, dans sa nature d'intelligence et de cœur; c'était une de ces puissances d'élite que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au plus deux ou trois fois, pour vous faire entendre ce qu'on a dans l'âme.

Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualité avait dû comprendre la sienne propre, jusque dans ses plus exquises délicatesses. C'est toujours une souffrance secrète pour un artiste que de se voir admiré et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport à celles de ses qualités qu'il estime le moins. Jusque-là, il avait senti, chez Laure, une intelligence éclairée par le cœur autant que par des connaissances spéciales; mais il ne savait pas qu'un génie égal au sien lui tenait compte de tous les trésors qu'il lui prodiguait dans le seul but de la distraire et de lui être agréable. Il se vit apprécié comme il ne l'avait jamais été par aucun public, et tout ce qu'il put lui dire fut de s'écrier: