—Ah! j'ai trouvé ma sœur. Je deviendrai artiste! Quelles heures délicieuses, quelles journées remplies, quelle fusion d'enthousiasme, quelle identification d'expansion sublime rêva l'artiste en descendant vers Mauzères par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des chœurs célestes chantaient dans les nuages pâles, et tous les échos de son âme étaient éveillés et sonores.

Il trouva le baron occupé à ranger ses papiers et à faire son triage définitif. Le brave homme était bien consolé de ne pouvoir intituler son volume: la Lyre d'Adriani. Il rêvait de faire le livret d'un opéra.

—Quel dommage que vous soyez riche! dit-il à son hôte; vous seriez premier sujet à l'Opéra, et quel rôle j'ai là pour vous!

Il touchait tour à tour son front et les feuilles volantes de son sujet ébauché. Adriani tremblait qu'il ne voulût lui en faire part. Heureusement, le baron n'avait pas cette détestable pensée.

—Nous en reparlerons quand vous viendrez à Paris, reprit-il; car vous ne passerez pas l'hiver ici!

—Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et pour le faire patienter.

—Oui, oui, je vous communiquerai cela là-bas, et vous me donnerez conseil. J'aurai préparé mon terrain. Je connais tout le personnel administratif et artiste des théâtres lyriques; j'aurai un tour de faveur quand je voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement sauvé de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je périssais ici; forcé de m'annihiler dans les soucis matériels, je n'avais plus d'inspiration! Oh! ne dites pas le contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh bien, je vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas fait pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis trompé quand j'ai cru que la solitude et le soleil du Midi me seraient favorables. Je suis une plante du Nord, moi, et je me sens étranger ici. Il me faut le brouillard mystérieux et le tumulte harmonieux des grandes villes; il me faut la conversation, l'échange des idées, les émotions vigoureuses de l'art et les luttes de l'ambition littéraire. Vous verrez, vous verrez! Débarrassé des sales paperasses d'huissier et de notaire, je vais m'élancer dans ma sphère véritable. J'aurai du succès, et de la gloire, et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour soutenir la dignité de l'art. Quand j'aurai fait gagner des millions aux entreprises théâtrales, tous ces gens-là croiront en moi, et je pourrai tenter des choses nouvelles, faire entrer le drame lyrique dans des voies inexplorées. C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous m'avez mis là dans la poche, non pour moi, je n'y tiens pas, mais pour le progrès du beau et pour l'essor de la Muse! D'ailleurs, j'en veux, j'en dois gagner un peu pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que ceci est un prêt éventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans Mauzères n'est pas en situation d'être vendu trois cent mille francs, je vous le rachète au même prix, entendez-vous? J'exige qu'il en soit ainsi!

Comtois écrivit à sa femme, entre autres renseignements:

«Ça ira bien si ça dure. Il aurait l'intention de me mettre à la tête de sa maison, et je ne serais plus valet de chambre, mais plutôt économe. Ma foi, j'en ris, mais il paraît qu'il faut servir les artistes pour faire son chemin.»

Le baron s'endormit en rêvant la gloire et la fortune, Adriani en rêvant le bonheur et l'amour. A son réveil, l'artiste reçut des mains de Comtois la lettre suivante de Descombes: