«Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqué, tout perdu! Je t'ai ruiné, j'ai ruiné mon père et moi! Mon père est parti; moi, je reste. Oh! oui, je reste, va! Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien raison!…»
Adriani ouvrit en frémissant une autre lettre. Elle était d'une certaine Valérie, maîtresse de Descombes.
«Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On l'a secouru malgré lui. Il vit encore, mais pour quelques jours seulement. Je l'ai fait transporter chez moi, où je le tiens caché. Tout est saisi chez lui. Venez, car il a toute sa tête et ne pense qu'à vous. Vous lui procurerez une mort moins affreuse; car vous êtes grand et généreux, vous, et il n'estime que vous au monde. Venez vite! on dit qu'il ne passera la semaine.»
Adriani fut si accablé du malheur de son ami, qu'il ne songea pas d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ des chevaux, et, pendant qu'on attelait, il courut au Temple. Ce fut seulement à moitié de sa course qu'il se rendit compte du désastre qui l'atteignait. Il n'avait rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait pu lui rappeler qu'il devait trois cent mille francs et qu'il ne lui restait rien. Ce fut donc un nouveau coup de foudre qui, ajouté au premier, l'arrêta, comme paralysé, au milieu des vignes.
—Mais je suis déshonoré et mort aussi, moi! s'écria-t-il. Descombes n'a pas tué que lui-même: il a tué mon amour, mon avenir, ma vie! Que vais-je devenir?
Il se laissa tomber sur le revers d'un fossé ombragé et se prit à pleurer son espérance avec un désespoir d'enfant.
—Le malheureux, se disait-il, il a tué Laure aussi. Je l'avais presque guérie, je l'aurais sauvée, et la voilà seule pour jamais. Qui l'aimera comme moi, qui la convaincra comme j'aurais su le faire? Qui sera libre, comme je l'étais, de lui consacrer des années de patience et toute une vie de bonheur? Qui la comprendra? Qui lui pardonnera d'avoir aimé? Qui la devinera et la jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue, car il faut qu'elle retombe dans son morne désespoir ou qu'elle accepte l'amour d'un homme sans ressource et sans fierté: un homme taré par le plus fatal hasard… un hasard auquel personne ne croira peut-être!… Un banqueroutier, moi aussi!
Il se calma en arrêtant sa pensée sur ce dernier point. Personne ne pouvait l'accuser d'avoir spéculé sur une prétendue fortune, puisqu'il n'avait pas touché une obole pour son compte. Il lui serait facile de le prouver. Le froid public, qui assiste en amateur aux désastres de la réalité, rirait de son aventure. On dirait:
—Voilà un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du jour au lendemain, et dont le réveil est fort maussade.
Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer l'amant, presque le fiancé de la jeune marquise! Comme on allait l'accuser de se rattacher à elle pour réparer sa débâcle par un bon mariage! Quel blâme, quelle ironie, la noble famille de Laure, la vieille marquise en tête, allait déverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisément braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation et le ridicule atteindraient la femme assez insensée pour s'attacher à un aventurier, à un intrigant. Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y préparer.