L'idée lui vint que la terre de Mauzères n'avait pas fondu dans le cataclysme, qu'elle était toujours là pour garantir le banquier de Tournon et rendre au baron l'existence précaire, mais encore possible, qu'il avait eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre la réflexion. Le banquier avait prêté une somme double de la valeur actuelle et peut-être future de l'immeuble. Il se repentirait amèrement de sa confiance, et il exigerait du baron, comme une compensation encore insuffisante, le remboursement des cent mille francs qu'il lui avait versés. Le baron, chevaleresque à l'occasion, serait le premier à vouloir s'en dépouiller. Ainsi, par le fait, le vendeur se trouverait ruiné, et le prêteur encore lésé.
—Cette solution est impossible, pensa le malheureux artiste. Elle me laisse odieux et honni; elle me fait lâche et coupable si, par mon travail, je ne répare pas cette catastrophe.
Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire d'illusions sur les moyens de regagner rapidement cette somme relativement immense. Il était là dans sa partie et fort de sa propre expérience. La vie modeste et facile du compositeur qui avait chanté gratis sa musique n'avait plus rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts et courir le monde, non plus en amateur, mais en homme qui spécule sur les amitiés et les relations honorables formées en d'autres temps. Ce moyen lui parut non-seulement gros d'humiliations, mais encore précaire. Il s'était donné, prodigué généreusement. Bien peu de gens sont assez reconnaissants pour payer, après coup, le plaisir qu'ils ont eu pour rien. La moindre réclamation directe à cet égard serait odieuse à un homme de son caractère. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent pas qu'un concert est un impôt prélevé sur la bourse de chacune de leurs connaissances et qu'il n'y faut pas revenir trop souvent, ou se résigner à ne pas voir sourire tous les visages à la présentation des billets qu'on n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne saurait jamais organiser lui-même un succès rétribué. Fort peu de gens comprennent et cherchent le génie; il faut les éblouir par une certaine mise en scène pour les attirer. Le pouf était aussi inconnu qu'impossible à Adriani.
Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du théâtre. Là, le succès est tout organisé d'avance, dans un but collectif, pour tout artiste dont la valeur est cotée aux dépenses de l'administration. Là, en trois ans, avec des congés, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs, car il pourrait aussi donner des leçons à un prix très-élevé, dès qu'il serait popularisé; et, là seulement, il sortirait de la gloire à huis clos qu'il avait préférée à l'éclat de la scène; là, enfin, il serait exploité au profit d'une entreprise commerciale et n'appartiendrait réellement au public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui directement qu'on viendrait payer à la porte. On y achèterait bien, comme l'avait dit la vieille marquise, le droit de le siffler; mais, du moins, il ne l'aurait pas vendu en personne et à son profit purement individuel.
—Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on m'a faites sont toutes récentes: voilà mon devoir tracé. C'est la mort de l'artiste peut-être, car ma vocation n'était pas là, mais c'est le salut de l'homme.
Il se leva pour aller annoncer sa résolution à Laure.
—Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera. Elle comprendra que mon honneur, ma conscience exigent que je m'éloigne, et peut-être que…
Il s'arrêta glacé, atterré. Il se souvenait que Laure, en lui parlant d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore que d'Argères, avait fait un grand mérite à l'artiste de n'avoir jamais voulu se vendre au public. Lui-même ensuite s'en était vanté, et il avait été très-évident pour lui, en plusieurs circonstances, que Laure éprouvait une véritable répugnance pour la profession qu'il allait embrasser.
Cela tenait-il à un préjugé fortement ancré dans les mœurs de sa caste, dans sa dévote famille particulièrement? Avait-elle sucé ce préjugé avec le lait et le conservait-elle, à son insu, tout en méprisant les préjugés en général? N'était-ce pas plutôt un résultat de son caractère concentré, modeste, un peu sauvage, qui lui faisait regarder avec effroi et dégoût les provocations du talent à l'applaudissement de la foule? Il est certain qu'elle faisait mystère du sien propre, qu'elle adorait la discrétion de celui d'Adriani vis-à-vis du vulgaire, et qu'elle lui avait dit vingt fois, quand il s'était défendu d'égaler les grands chanteurs de notre époque:
—Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout donné à tout l'univers! Il ne leur reste plus rien dans l'âme pour ceux qui les aiment!