Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en réserve des diamants cachés, dont la mine est inépuisable; mais elle ne les avait pas assez fréquentés pour le savoir, et elle était d'ailleurs disposée à une tendre jalousie dans l'art comme dans l'amour.
Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille pour s'attacher à la destinée d'un comédien, puisque déjà elle était presque maudite par sa belle-mère, pour s'être affectionnée envers le moins comédien de tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blâme de l'orgueil nobiliaire: ce serait l'anathème religieux le plus absolu, le plus foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour possible. Qu'elle eût dit d'un acteur: «Oui, je l'aime!» elle était pour jamais repoussée, seule avec lui dans le monde.
—Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais sais-je si elle m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici pour elle? Quel droit ai-je acquis à son dévouement, pour aller le lui imposer? Non, si elle me l'offrait en ce moment, je serais lâche de l'accepter. Si j'eusse été engagé à l'Opéra, il y a trois semaines, aurais-je seulement la pensée de m'offrir à elle pour me charger de sa destinée? Je me serais cru imprudent d'y songer. Et à présent, de quel front irai-je lui dire: «Je ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai même pas de quoi vous faire vivre de mon travail, puisque je suis esclave d'une dette d'argent autant qu'esclave du public et du théâtre. Tout ce que je vous ai affirmé est un rêve, tout ce que je vous ai promis est un leurre. Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection, aucune indépendance, aucun repos, aucune solitude, aucune intimité à vous donner en échange; je n'ai même pas cette pure et modeste gloire que vous chérissiez. Venez, aimez-moi quand même, parce que je vous désire. Soyez la femme d'un comédien!»
Toutes ces réflexions, toutes ces douleurs se succédèrent rapidement. Il jeta un dernier regard sur les plus hautes branches du coteau, celles qu'il connaissait si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers et la jeta devant lui, s'imaginant que Laure y poserait peut-être les pieds; puis il cacha son visage dans ses mains et s'enfuit comme un fou, retenant les sanglots dans sa poitrine et s'étourdissant dans la fièvre de sa course.
Il trouva la voiture prête dans la cour de son fatal château de Mauzères, et Comtois, qui l'attendait, joyeux d'aller revoir son épouse et sa petite famille. Il monta dans sa chambre et écrivit à la hâte ces trois lignes:
«Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une mort affreuse. Il me demande; je ne puis différer d'une heure, d'un instant. Je vous écrirai de Paris; je vous dirai…»
Il n'en put écrire davantage; il effaça les trois derniers mots, signa, et envoya un exprès. Puis il passa chez le baron, qui venait de s'habiller et qui, pâle, tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani comprit qu'il savait tout. Le baron bégaya, n'entendit pas ce que lui disait l'artiste, et, tout à coup, se jetant dans ses bras:
—Ah! mon pauvre enfant! s'écria-t-il, vous êtes perdu, et moi aussi! Mais c'est ma faute!… Ah! les voilà, ces biens de la terre! Leur source est impure et ils ne profitent pas aux honnêtes gens. Pourquoi les poëtes et les artistes veulent-ils posséder! Leur lot en ce monde a toujours été et sera toujours d'errer comme Homère, une lyre à la main et les yeux fermés!
—Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon ami, répondit l'artiste en l'embrassant. Mon désespoir est assez grand; ne l'aggravons pas par de vaines craintes; vous n'êtes pas ruiné, ni moi non plus. Mon avoir est resté intact. J'avais défendu au pauvre Descombes d'en disposer.
—Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience. Courons chez Bosquet, et rendons-lui cet à-compte.