ALDO, seul.

Elle a raison, cette femme! elle a raison devant Dieu et devant les hommes! Moi, je n'ai raison que devant ma conscience. Je ne puis avoir d'autre juge que moi-même, et ne puis me plaindre qu'à moi-même.—Car, enfin, il ne dépend pas de moi d'être autrement. Tout m'accuse d'affectation; mais on n'est pas affecté, on n'est pas menteur avec soi-même. Je sais bien, moi, que je suis ce que je suis. Les autres sont autres, et ne me comprenant pas, ils me nient; ils sont injustes, car moi je ne nie pas leur sincérité; ils me disent qu'ils sont courageux, je pourrais leur répondre qu'ils sont insensibles. Mais j'accepte ce qu'ils me disent, je consens à les reconnaître courageux. Mais s'ils le sont, pourquoi me reprochent-ils impitoyablement de ne l'être pas? Si j'étais Hercule, au lieu de mépriser et de railler les faibles enfants que je trouverais haletants et pleurants sur la route, je les prendrais sur mes épaules, je les porterais, une partie du chemin, dans ma peau de lion. Que serait pour moi ce léger fardeau, si j'étais Hercule?—Voua ne l'êtes pas, vous qui vous indignez de la faiblesse d'autrui. Elle ne vous révolte pas, elle vous effraie. Vous craignez d'être forcés de la secourir, et, comme vous ne le pouvez pas, vous l'humiliez pour lui apprendre à se passer de vous.

Eh bien, oui, je suis faible: faible de coeur, faible de corps, faible d'esprit. Quand j'aime, je ne vis plus en moi; je préfère ce que j'aime à moi-même.—Quand je veux suivre la chasse, j'en suis vite dégoûté, parce que je suis vite fatigué.—Quand on me raille, ou me blâme, je suis effrayé, parce que je crains de perdre les affections dont je ne puis me passer, parce que je sens que je suis méconnu, et que j'ai trop de candeur pour me réhabiliter en me vantant. Avec les hommes, il faudrait être insolent et menteur. Je ne puis pas. Je connais mes faiblesses et n'en rougis pas, car je connais aussi les faiblesses des autres et n'en suis pas révolté. Je les supporte tels qu'ils sont. Je ne repousse pas les plus méprisables, je les plains, et, tout faible que je suis, j'essaie de soutenir et de relever ceux qui sont plus faibles encore. Pourquoi ceux qui se disent forts ne me rendent-ils pas la pareille?

—Dieu! je ne t'invoque pas! car tu es sourd. Je ne te nie pas; peut-être te manifesteras-tu à moi dans une autre vie. J'espère en la mort.

Mais ici tu ne te révèles pas. Tu nous laisses souffrir et crier en vain. Tu ne prends pas le parti de l'opprimé, tu ne punis pas le méchant. J'accepte tout, mon Dieu! et je dis que c'est bien, puisque c'est ainsi. Suis-je impie, dis-moi?

Mais je t'interroge, toi, mon coeur; toi, divine partie de moi-même. Conscience, voix du ciel cachée en moi, comme le son mélodieux dans les entrailles de la harpe, je te prends à témoin, je te somme de me rendre justice. Ai-je été lâche? ai-je lutté contre le malheur? ai-je supporté la misère, la faim, le froid? ai-je abandonné ma mère lorsque tout m'abandonnait, même la force du corps? ai-je résisté à l'épuisement et à la maladie? ai-je résisté à la tentation de me tuer?—Où est le mendiant que j'aie repoussé? où est le malheureux que j'aie refusé de secourir? où est l'humilié que je n'aie pas exhorté à la résignation, rappelé à l'espérance? J'ai été nu et affamé. J'ai partagé mon dernier vêtement avec ma mère aveugle et sourde, mon dernier morceau de pain avec mon chien efflanqué. J'ai toujours pris en sus de ma part de souffrances une part des souffrances d'autrui; et ils disent que je suis lâche, ils rient de la sensibilité niaise du poëte! et ils ont raison, car ils sont tous d'accord, ils sont tous semblables. Ils sont forts les uns par les autres.

Je suis seul, moi! et j'ai vécu seul jusqu'ici. Suis-je lâche? J'ai eu besoin d'amitié, et, ne l'ayant point trouvée, j'ai su me passer d'elle. J'ai eu besoin d'amour, et, n'en pouvant inspirer beaucoup, voilà que j'accepte le peu qu'on m'accorde. Je me soumets, et l'on me raille. Je pleure tout bas, et l'on me méprise.

C'est donc une lâcheté que de souffrir? C'est comme si vous m'accusiez d'être lâche parce qu'il y a du sang dans mes veines et qu'il coule à la moindre blessure. C'est une lâcheté aussi que de mourir quand on vous tue! Mais que m'importait cela? N'avais-je pas bien pris mon parti sur les railleries de mes compagnons? N'avais-je pas consenti à montrer mon front pâle au milieu de leurs fêtes et à passer pour le dernier des buveurs? N'avais-je pas livré mes vers au public, sachant bien que deux ou trois sympathiseraient avec moi, sur deux ou trois mille qui me traiteraient de rêveur et de fou? Après avoir souffert du métier de poëte en lutte avec la misère et l'obscurité, j'avais souffert plus encore du métier de poëte aux prises avec la célébrité et les envieux! Et pourtant j'avais pris mon parti encore une fois. Ne trouvant pas le bonheur dans la richesse et dans ce qu'on appelle la gloire, je m'étais réfugié dans le coeur d'une femme, et j'espérais. Celle-là, me disais-je, est venue me prendre par la main au bord du fleuve où je voulais mourir. Elle m'a enlevé sur sa banque magique, elle m'a conduit dans un monde de prestiges qui m'a ébloui et trompé, mais où, du moins, elle m'a révélé quelque chose de vrai et de beau, son propre coeur. Si les vains fantômes de mon rêve se sont vite évanouis, c'est qu'elle était une fée, et que sa baguette savait évoquer des mensonges et des merveilles, mais elle est une divinité bienfaisante, cette fée qui me promène sur son char. Elle m'a leurré de cent illusions pour m'éprouver ou pour m'éclairer. Au bout du voyage, je trouverai derrière son nuage de feu, la vérité, beauté nue et sublime que j'ai cherchée, que j'ai adorée à travers tous les mensonges de la vie, et dont le rayon éclairait ma route au milieu des écueils où les autres brisent le cristal pur de leur vertu. Fantômes qui nous égarez, ombres célestes que nous poursuivons toujours dans la nue, et qui nous faites courir après vous sans regarder où nous mettons les pieds, pourquoi revêtez-vous des formes sensibles, pourquoi vous déguisez-vous en femmes? Appelez-vous la vérité, appelez-vous la beauté, appelez-vous la poésie; ne vous appelez pas Jane, Agandecca, l'amour.

Tu te plains, malheureux! Et qu'as-tu fait pour être mieux traité que les autres? Pourquoi cette insolente ambition d'être heureux? Pourquoi n'es-tu pas fier de ton laurier de poëte et de l'amour d'une reine? Et si cela ne te suffit pas, pourquoi ne cherches-tu pas dans la réalité d'autres biens que tu puisses atteindre? Suffolk était aimé de la reine; il voulait plus que partager sa couche, il voulait partager son trône. Athol fut aimé de la reine; il s'ennuyait souvent près d'elle, il désirait la gloire des combats, et le laurier teint de sang, qui lui semblait préférable à tout. Suffolk, Athol, vous étiez des ambitieux, mais vous n'étiez pas des fous; vous désiriez ce que vous pouviez espérer; la puissance, la victoire, l'argent, l'honneur, tout cela est dans la vie; l'homme tenace, l'homme brave doivent y atteindre, La reine a chassé Suffolk; mais il règne sur une province, et il est content. Athol a été disgracié; mais il commande une armée, et il est fier.

Moi, que puis-je aimer après elle? rien. Où est le but de mes insatiables désirs? dans mon coeur, au ciel, nulle part peut-être? Qu'est-ce que je veux? un coeur semblable au mien, qui me réponde; ce coeur n'existe pas. On me le promet, on m'en fait voir l'ombre, on me le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s'amuse de ma passion comme d'une chose singulière, on la regarde comme un spectacle, et quelquefois l'on s'attendrit et l'on bat des mains; mais le plus souvent on la trouve fausse, monotone et de mauvais goût. On m'admire, on me recherche et on m'écoute, parce que je suis un poëte; mais quand j'ai dit mes vers, on me défend d'éprouver ce que j'ai raconté, on me raille d'espérer ce que j'ai conçu et rêvé. Taisez-vous, me dit-on, et gardez vos églogues pour les réciter devant le monde; soyez homme avec les hommes, hissez donc le poëte sur le bord du lac où vous le promenez, au fond du cabinet où vous travaillez.—Mais le poëte, c'est moi! Le coeur brûlant qui se répand en vers brûlants, je ne puis l'arracher de mes entrailles. Je ne puis étouffer dans mon sein l'ange mélodieux qui chante et qui souffre. Quand vous l'écoutez chanter, vous pleurez; puis vous essuyez vos larmes, et tout est dit. Il faut que mon rôle cesse avec votre émotion: aussitôt que vous cessez d'être attentifs, il faut que je cesse d'être inspiré. Qu'est-ce donc que la poésie? Croyez-vous que ce soit seulement l'art d'assembler des mots?