Vous avez tous raison. Et vous surtout, femme, vous avez raison! vous êtes reine, vous êtes belle, vous êtes ambitieuse et forte. Votre âme est grande, votre esprit est vaste. Vous avez une belle vie; en bien! vivez. Changez d'amusement, changez de caractère vingt fois par jour; vous le devez, si vous le pouvez! je ne vous blâme pas; et, si je vous aime, c'est peut-être parce que je vous sens plus forte et plus sage que moi. Si je suis heureux d'un de vos sourires, si une de vos larmes m'enivre de joie, c'est que vos larmes et vos sourires sont des bienfaits, c'est que vous m'accordez ce que vous pourriez me refuser. Moi, quel mérite ai-je à vous aimer? je ne puis faire autrement. De quel prix est mon amour? l'amour est ma seule faculté. A quels plaisirs, à quels enivrements ai-je la gloire de tout préférer? Rien ne m'enivre, rien ne me plaît, si ce n'est vous. La moindre de vos caresses est un sacrifice que vous me faites, puisque c'est un instant que vous dérobez à d'autres intérêts de votre vie. Moi, je ne vous sacrifie rien. Vous êtes mon autel et mon Dieu, et je suis moi-même l'offrande déposée à vos pieds.

Si je suis mécontent, j'ai donc tort! A qui puis-je m'en prendre de mes souffrances? Si je pouvais me plaindre, m'indigner, exiger plus qu'on ne me donne, j'espérerais. Mais je n'espère ni ne réclame; je souffre.

Eh bien, oui, je souffre et je sais mécontent. Pourquoi ai-je voulu vivre? Quelle insigne lâcheté m'a poussé à tenter encore l'impossible? Ne savais-je pas bien que j'étais seul de mon espèce et que je serais toujours ridicule et importun? Qu'y a-t-il de plus chétif et de plus misérable que l'homme qui se plaint? Oui, l'homme qui souffre est un fléau! c'est un objet de tristesse et de dégoût pour les autres! c'est un cadavre qui encombre la voie publique, et dont les passants se détournent avec effroi. Etre malheureux, c'est être l'ennemi du genre humain, car tous les hommes veulent vivre pour leur compte, et celui qui ne sait pas vivre pour lui-même est un voleur qui dépouille ou un mendiant qui assiège.

Meurs donc, lâche! il est bien temps d'en finir! tu t'es bien assez cabré sous la nécessité! Tes flancs ont saigné, et tu n'as pas fait un pas en avant! Résigne-toi donc à mourir sans avoir été heureux!...

Hélas! hélas! mourir, c'est horrible!... Si c'était seulement saigner, défaillir, tomber!... mais ce n'est pas cela. Si c'était porter sa tête sous une hache, souffrir la torture, descendre vivant dans le froid du tombeau! mais c'est bien pis: c'est renoncer à l'espérance, c'est renoncer à l'amour; c'est prononcer l'arrêt du néant sur tous ces rêves enivrants qui nous ont leurrés, c'est renoncer à ces rares instants de volupté qui faisaient pressentir le bonheur, et qui l'étaient peut-être!

Au fait, un jour, une heure dans la vie, n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop! Agandecca, vous m'avez dit des mots qui valaient une année de gloire, vous m'avez causé des transports qui valaient mieux qu'un siècle de repos. Ce soir, demain, vous me donnerez un baiser qui effacera toutes les tortures de ma vie, et qui fera de moi un instant le roi de la terre et du ciel!

Mais pourquoi retomber toujours dans l'abîme de douleur? pourquoi chercher ces joies si elles doivent finir et si je ne sais pas y renoncer? Les autres se lassent et se fatiguent de leurs jouissances: moi, la jouissance m'échappe et le désir ne meurt pas! O amour! éternel tourment!... soif inextinguible!

Si je quittais la reine?... Mais je ne le pourrai pas; et, si je le puis, j'aimerai une autre femme qui me rendra plus malheureux. Je ne saurai pas vivre sans aimer. L'amour ou l'amitié ne me paieront pas ce que je dépenserai de mon coeur pour les alimenter!... Comment ai-je pu vivre jusqu'ici? Je ne le conçois pas. Suis-je le plus courageux ou le plus lâche de tous les hommes?—Je ne sais pas; et comment le savoir?—Celui qui souffre pour donner du bonheur aux autres... oui, celui-là est brave... mais celui qui souffre et qui importune, celui qui veut du bonheur et qui n'en sait pas donner!... Oh! décidément je suis un lâche! comment ne m'en suis-je pas convaincu plus tôt? (Il tire son épée). Lune... brise du soir!... Tais-toi, poëte, tu n'es qu'un sot. Qu'est-ce qui mérite un adieu de toi? qu'est-ce qui t'accordera un regret? (Il va pour se tuer.)

SCÈNE V.

LE DOCTEUR ACROCERONIUS, entrant.